Oui, ces empreintes de fleurs vives ou de feuilles mortes que le géologue m’exhibait, pétries dans la cinérite pliocène, ont leurs pareilles — ce pêle-mêle fané des souvenirs — qui gisent au fond de notre cœur, aussi… Tristes analogies, et à cause desquelles, sans doute, il me semble qu’il transpire maintenant de la montagne une tendresse compatissante, qu’il sourd d’elle une âme profonde, indulgente et sereine. Ici, plus que partout ailleurs, au spectacle de ce qui est demeuré des antiques convulsions du globe, j’ai goûté fortement le sunt lacrymæ rerum du poète ; il y a comme une vie toute chaude encore dans ces scories et ces laves brunes du Cantal ; il semble que ses blocs erratiques ne sont qu’arrêtés dans leur course ; il semble que tout cela pourrait remuer tout à l’heure ; qu’une houle, un jour, pourrait bien, une fois de plus, secouer cette effroyable tempête figée, au fort de la tourmente préhistorique, cette formidable tempête pétrifiée que représente aujourd’hui le Massif central… Cette sensation poignante, que la vie sommeille, qui pourrait bien se réveiller un jour, vous pénètre… Aussi, nulles montagnes, pas même les Alpes avec leurs splendeurs incomparables, leurs glorieux fleuves, le fastueux manteau de glace dont ces vierges froides — assez hautes pour l’agrafer avec des étoiles — couvrent leurs sublimes épaules, ne peuvent faire oublier le Plomb et le Puy, dépenaillés comme deux pauvres sous le ciel, avec leurs guenilles de gazon élimé comme le saïle (la limousine du berger), troué par endroits, montrant la chair — le roc à nu — avec ces petits ruisseaux qui dévalent, comme les larmes des géants enchaînés !…
Des géants qui secouent leurs chaînes, de temps à autre — l’année dernière encore où la contrée fut agitée d’un long frisson — des géants qui secouent leurs chaînes, qui pourraient bien les briser un jour…
En attendant, tout captifs qu’ils sont, abîmés dans le silence et la solitude, ils savent bien se dérober à quiconque veut les traiter en vaincus, s’imagine qu’il va poser les pieds dessus en conquérant, et marcher sur ces grands fauves, endormis seulement, comme sur d’insensibles descentes de lit…
Malheur à l’imprudent !…
Tout d’un coup, du bâillement horrible des vallées, sortent d’épais nuages : et ce sont les abois terrifiants du tonnerre qui grondent et roulent, du fond de toutes ces gueules sombres…
Certainement, ils ont leurs colères et leurs rancunes… Et comme j’ai dit, au début, en ce qui concerne le Plomb, j’en sais quelque chose, et j’expiai durement mes anciennes railleries…
L’ascension est des plus faciles, par le Lioran, — à peine trois heures, pour monter et descendre, un jeu d’enfant !
Je ne voulais pas me contenter d’une si piètre promenade. Je résolus de prendre par la difficulté. Je projetai d’y aller de Cézens, une nuit, pour descendre ensuite jusqu’à Vic-sur-Cère. Au départ, sur minuit, temps superbe. Oui, mais bientôt cela se gâta — pas assez, tout d’abord, pour nous faire renoncer, mais, tout à fait, plus tard, lorsqu’il n’était plus possible de rebrousser chemin… Les étoiles s’étaient éteintes une à une, la lune voilée ; puis ce fut l’obscurité compacte, le tonnerre roulant par l’espace, une pluie drue, dont les invisibles lanières, qui nous apparaissaient de feu, à chaque éclair, nous labouraient le visage. Pas un point de repère dans ces ténèbres épaisses et comme courantes sous la bourrasque…