La retraite ne s’effectua pas sans difficulté, mais s’acheva tout de même, et je dus attendre un temps propice pour faire l’ascension…
Désormais, je fus moins fanfaron et ne badinai plus avec cette mauvaise tête du Plomb…
Je lui ai rendu souvent visite, depuis, aux heures où il reçoit de préférence — au lever du soleil — en partant de Saint-Jacques des Blats ou du Lioran. Et, là-haut, je ne me laissai point aller à mon mauvais penchant pour la raillerie. A contempler d’ensemble le dédale confus des vallées et des vallons, l’inextricable et vertigineux labyrinthe des gorges et des défilés, je sentais trop bien quels faibles moucherons nous étions, incapables de nous dépêtrer de cette immense toile d’araignée (comme dit une comparaison fort juste) dont le centre serait le Cantal, duquel tout le réseau de montagnes, tous les fils se détachent…
Le puy Mary, lui, ne se comporta point d’abord aussi barbarement à notre égard. Il nous laissa venir à lui. Cependant, comme pour le Plomb, nous fîmes les vaillants. Le puy Mary ! Un enfant de quatre ans peut y gravir, non qu’il y ait des ascenseurs, mais la route de Salers à Murat court sur ses flancs, à un quart d’heure du sommet. C’est une joie que de toucher au but, mais combien plus aiguë lorsqu’il y a fallu quelques efforts. Certes, jamais je n’éprouvai à me trouver sur le puy Mary, commodément transporté en voiture, les sensations profondes d’y être parvenu après des heures d’ascension… Brutale possession que la première et qui n’offre point la douceur de la conquête peu à peu, où, à chaque pas, la montagne se livre davantage, montre des perspectives nouvelles, s’abandonne toute avec le secret de sa flore et de ses eaux mystérieuses, le charme d’une intimité cœur à cœur qui s’établit entre elle et vous, jouissance infinie à laquelle ne saurait prétendre celui qui passe, le promeneur indifférent et rapide, pour qui la montagne ne soulève point ses voiles, n’offre qu’un formidable chaos désert coupé par les prodigieuses ornières des vallées, tristes, comme des fleuves vides…
J’y montai de Fontange, au puy Mary, par la Bastide et le Bois-Noir — où je ne pénétrai pas sans émoi, au spectacle de ces sapins séculaires, étonnants burgraves, auprès desquels les plus illustres vieillards des forêts que j’avais salués jusque-là n’étaient que de frêles adolescents. Dans ce pêle-mêle de roches, entre lesquelles coulent des ruisseaux, où tombent des cascades, j’étais frappé de terreur au bruit de mes propres pas, qui me semblaient, sacrilèges, profaner le silence et la solitude d’un temple… Nous allions, recueillis et lents, entre ces troncs démesurés, troués de cavernes où logerait une tribu — de statures extraordinaires, comme des Titans métamorphosés, changés en arbres, avec de vastes barbes blanches de « Père Éternel » ou de « Bonhomme Hiver », grâce à quoi ils apparaîtraient assez débonnaires et familiers, si le tragique aspect de la forêt n’interdisait de sourire… Plus d’une de ces grandes barbes, la foudre les a roussies. Dans cette vallée de Chavasques et de Chavaroche, l’orage gronde fréquemment. Ces vétérans homériques sont tous décapités par le tonnerre, à une certaine hauteur, — ce qui les a arrêtés, seulement — semble-t-il — de croître sans fin ! Luttes épiques ! dont on ne salue pas sans respect les témoins et les acteurs, ces grandioses sapins, balafrés épouvantablement, noirs du feu du ciel, quelques-uns morts en héros, debout, et d’autres, plus grands encore, couchés, qu’on peut mesurer alors, qui jonchent le champ de bataille dont le Bois-Noir évoque l’idée de ruine et de désastre.
Lo lo lo lo lo lo lo lo léro lo…