Des voix de pâtres, des sonnailles de troupeaux, et bientôt le bleu du ciel nous attendait à la lisière… C’était le dernier buron, sur ce versant de la montagne que nous commencions de gravir… Oh ! la joie de monter dans l’air de plus en plus léger, vers l’azur de plus en plus délicat et fin, les haltes avec la surprise, à chaque fois, du panorama renouvelé, élargi, l’effort récompensé par cette fête éblouissante, offerte aux yeux, des horizons se dévoilant dans les magies de la lumière ; l’oubli des servitudes de la vie, de toutes les misères comme laissées dans la vallée, au bas des côtes, toutes les tristesses comme balayées — le bien-être robuste de l’âme, égale et sereine, comme éventée par l’air pur et fort tout chargé d’aromates… Enfin, l’indicible et troublant délice, au sommet, de dominer le cirque des paysages agenouillés, prosternés autour du puy Mary, — l’évêque à la mitre fourchue, comme chante Vermenouze, — et de ses enfants de chœur, le Griou pointu — et le Griounel, qui lui ressemble comme un jeune frère…


Mais, déjà l’ombre se trame au fond des vallées, où les rivières brillantes tout à l’heure se sont ternies ; sur des hauteurs, ce sont toutes les merveilles du couchant, des versants mordorés, des nuages en flammes, tout un pan de l’espace tendu de pourpres changeantes, éclatantes tour à tour et fanées, des averses de pierreries éphémères, des déluges de nacres, de perles, des lacs chimériques, tout d’un coup taris, qui ne laissent à leur place que le vide incolore et, à travers la féerie du beau soir d’été, l’affre poignante du crépuscule, où tout va s’éteindre, la mélancolie montante où s’enlisent les êtres et les choses…

Nous nous hâtons de descendre, peu soucieux d’être surpris par la nuit. Il serait simple de piquer droit, sur Mandailles, à nos pieds. Mais nous avons une heure ou deux de jour encore, et projetons de gagner le Lioran, par le col de Cabre… Cela ne s’exécuta pas si facilement ! Je pus croire encore, comme pour le Plomb, que le Puy, offensé de nos moqueries de jadis, tenait à se revancher aussi, lorsque, la nuit proche, nous eussions dû être sur la pente du Lioran, égarés, nous nous trouvâmes au puy de Peyrarches — d’où il nous fallut retourner sur le trajet accompli pour reprendre la vraie direction. Il y eut là deux heures assez maussades, sur lesquelles pesait le souvenir de celles passées autour du Plomb. Enfin, l’arête franchie, nous dégringolâmes, au hasard, dans les ténèbres… Soudain, ce fut comme un angélus, loin… les sonnailles des bêtes, dans un parc, lo lo lo lo léro lo, la chanson du pâtre, une petite lumière… qui nous conduisirent à un buron, d’où il était facile de se diriger sur le village : nous en étions quittes pour la peur…

Mais ces divers accidents ont suffi à me faire redouter la montagne et comprendre le sérieux des montagnards, lorsqu’ils épient le moindre trouble sur le front des potentats qui commandent à la contrée…

Huit mois, le morne hiver plane sur les monts, et l’été est traversé, aux meilleurs jours, de longues pluies, de brouillards subits, de furieux orages…

C’est la vie dure, incertaine — toute une année qui peut être dévastée, à chaque fois que se renfrognent les terribles tyrans de là-haut, le Plomb et le Puy, vers qui il est donc fort naturel que montent à toute heure les regards du peuple de la Montagne…

Par monts et par vaux.

— Anin, tan que la fumado del bi duro… Allons, tant que la fumée du vin dure…

Le verre vidé, mangée la dernière bouchée, c’est la phrase pour se mettre en route que nous avions pris l’habitude de répéter, la phrase empruntée au paysan retournant au travail, après le coup de vin qui donne du cœur au ventre. Elle me revient aujourd’hui, cette phrase, à la lecture d’une lettre de là-bas, qui stimule ma mémoire paresseuse, réveille les souvenirs assoupis de mes excursions à travers d’autres villes et villages de la montagne, dont je n’ai point parlé encore…