Toute une soirée, c’était plus qu’il ne fallait pour visiter cette petite noiraude de sous-préfecture, qui grimpe comme une chèvre sur la pente du rocher de Bonnevie, du haut duquel veille sur elle une statue colossale, toute blanche, de la Vierge !


Quel merveilleux piédestal, cent quarante mètres ! avec des étages de colonnes volcaniques, des basaltes prismatiques du plus puissant effet, comme des orgues géantes, aux tuyaux de 2 mètres jusqu’à 15 mètres de longueur sur 7 et 8 mètres de largeur, quel merveilleux calvaire ! C’est aussi un paratonnerre infaillible, paraît-il.

Dans ce pays d’orages, où la foudre est toujours suspendue, menaçante, Murat n’a point à redouter des feux du ciel, toute la ville est protégée par les aiguilles volcaniques du rocher de Bonnevie.

On parvient à la plate-forme par un raidillon qui monte du haut de la ville — que l’on a vite fait de traverser, tout en jetant un coup d’œil aux maisons renfrognées, comme de petites vieilles, qui sous les modes d’aujourd’hui gardent quelque signe d’autrefois — c’est, pour ces anciennes de pierre, leurs fenêtres surbaissées divisées par des meneaux, quelque rinceau de feuillage, une date sculptée au-dessus de la porte, quelque galerie extérieure abritant une boutique de coutelier ou de sabotier. D’un aspect curieux, encore il y a quelques années, le quartier des boucheries. Elles étaient réunies sur une placette aux maisons flanquées de tours, percées d’étroites et rébarbatives ouvertures solidement grillagées de fer. Les étals extérieurs, les lambeaux de viande aux crocs des murs, les marchands et les marchandes souillés de sang, des flaques figées sur le pavé, un ruisseau rouge longeant les façades, l’odeur écœurante et fade de la placette, des vols pressés de grosses mouches, par un fort soleil d’été, cela constituait un coin des plus pittoresques, mais cela n’allait pas non plus sans quelque malpropreté. La municipalité a exproprié et assaini, pour élever une halle.

Là, on était boucher de père en fils. Il faut espérer que les fils ont perdu les traditions des pères, accusés partout de trafiquer des chèvres malades, des vaches gâtées. Pour toute la contrée, lou Muratel, l’homme de Murat, était le marchand de « carne ». Des couplets patois font allusion à cela :

A Murat, quan bous coubidou,

Bous mettou sur un platou

Un paü de cabra pouirida,

Disen qua quo de boun moutou.