Oui, tandis que se déroulait le trajet, terrains de cultures ou brousses désolées, gracieux replis des vallons ou rudes versants, les yeux sur le large des champs ou barrés par les pentes abruptes, je ne m’occupais que de respirer, de m’enivrer d’oxygène, comme si jamais jusque-là je n’avais goûté cette banale et rare jouissance, qui nous est si bien refusée dans la fournaise des villes compactes et desséchées.
Tant et si bien que ce fut une sensation douloureuse presque, lorsque, au bout de trois ou quatre heures, nous fûmes devant Allanche, — un gros bourg au pied des montagnes du Luguet, où il fallait s’arrêter pour déjeuner, laisser souffler les chevaux, — une sensation douloureuse comme si l’air allait manquer à mes poumons avides de vider, à eux seuls, tout le ciel…
N’allais-je pas avaler tout d’un coup autant de poussière que si j’eusse été à quelque fête des environs de Paris ? Allanche était tout remué d’un mariage qui avait lieu, justement, ce jour-là…
D’abord, la sonnerie des cloches et les cabrettes m’avaient fait interroger mon voiturier, — si nous ne tombions pas sur une des solennités pour lesquelles jadis était renommée Allanche ? Mais la Saint-Jean était passée, et passées les Saint-Jean où, d’après un usage, les adolescents se faisaient recevoir « garçons » comme les Romains prenaient la toge virile. Abolie aussi la royauté pour rire qui s’octroyait à cette occasion, où la plus grande charge pour l’élu consistait à régaler largement ses sujets, à présider aux danses et aux repas, à conduire les habitants au Piara-Prat, au Pré-Pelé cueillir les herbes de la Saint-Jean, douées de vertus spéciales…
La rumeur de la ville, aujourd’hui, avait donc une cause tout ordinaire, un mariage dont le long cortège tenait toute la rue, les hommes, des géants blonds, en blouses éclatantes comme des pans de ciel ou d’océan, en belles blouses bleues ou en vestes courtes, les femmes avec tous leurs bijoux dehors, des chaînes, des médaillons, des Saint-Esprit, de triples tours de cou. En avant, les cabrettaïres avec des flots de rubans à leurs cabrettes, précédés de garçons qui tiraient des salves de pistolets et de fusils…
Toute la noce s’engouffra dans la vaste salle où s’alignaient les tables chargées d’énormes quartiers de viande…
Cependant, la jeunesse ne tenait point en place, et l’on commençait de danser tout de suite, mangeant entre deux bourrées, dans la buée et la poussière soulevées…