En route ! et c’est la solitude de nouveau, par la route qui va sur Marcenat à travers les pacages du Cézallier, le désert du plateau démesuré, monotone, sans rien que de loin en loin quelque troupeau, un buron…
Puis, en approchant du bourg éparpillé au milieu des arbres, nous rencontrons des villégiatureurs en promenade, dans d’élégants cabriolets attelés de chevaux fins :
— Des leveurs, murmure mon conducteur…
Les leveurs de toiles…
Ce sont les émigrants de Marcenat, qui sont marqués de ce nom, la bande d’industriels par trop industrieux qui courent le monde, revendant les étoffes qu’ils se font livrer à crédit dans les villes par les marchands trop confiants… Leur rouerie est sans bornes, et quelques-uns pratiquent l’abus de confiance et l’escroquerie avec la plus admirable maîtrise… Il est vrai qu’ils appellent cela les affaires… D’autre part, il ne faudrait point croire que toute la population use de tels procédés et qu’il n’y ait point là comme ailleurs les plus honnêtes et les plus probes gens… Mais il y a eu assez des autres pour mériter ce mauvais renom au village… D’ailleurs, ce genre d’opérations se pratique de moins en moins, paraît-il ; les leveurs de toile deviendraient vertueux ; c’est ainsi que pour les jeunes le métier est devenu difficile — les négociants avertis, et le colportage diminué, expirant avec les chemins de fer…
A mesure que l’on avance de Marcenat sur Condat, le pays se fait doux et riant, et la montagne foisonne de forêts ; les ravins se comblent de végétation, les contours s’arrondissent, les lignes s’adoucissent, les vagues de collines qui montent à l’horizon vers le Sancy n’offrent plus les heurts violents de la tempête pétrifiée du Cantal, qui terrifie le regard au pied des puys et des plombs fauves…
La nuit n’était point là encore, et poussant les chevaux, nous pouvions atteindre Bort, célèbre par sa couronne d’orgues basaltiques, les plus vastes qui soient…
Après la grâce vive de ce matin au départ de Murat, vers les plateaux frustes d’Allanche, après l’étincelante journée, ce fut un crépuscule mordoré des plus beaux dont j’aie gardé souvenance — et j’en ai la plus riche collection, que je parcours, les yeux clos, lorsque je veux lutter contre l’oppression de l’hiver… Je n’ai qu’à vouloir, et les plus fabuleuses tentures des couchants se déroulent à mon désir… Mais ni les soirs de la mer ou de la montagne les plus magnifiques ne l’emportent sur celui qui expirait ce soir-là et, deux heures durant, versa tout son sang de lueurs et de pierreries sur la forêt d’Algères, où nous entrâmes au sortir de Condat, et d’où l’on ne sort guère qu’à l’entrée des Champs-de-Bort… Deux heures où le soleil agonisa sur les sapins et les hêtres, avec quelle splendeur ! s’arrêtant, se reprenant de mourir, se surpassant, enfin, comme s’il eût voulu mourir mieux encore, ne se sentant pas mourir assez, selon le vœu du poète, en beauté, en beauté…