Dans le village — à quelques kilomètres de Riom… Des vieilles tricotent au pas des portes ; un pâtre garde, sur les pentes où sonnent les clochettes des bêtes ; des femmes lavent à une mare ; c’est la vie paisible du long jour d’été ; mais, au-dessus de tout cela, les ruines d’Apchon se dressent, au haut d’un dyke énorme, à 1.150 mètres d’altitude, orgueilleuses, comme dans un rêve de domination et de bataille encore… Lorsqu’à quelque détour du chemin, soudain la colossale silhouette se découpe, c’est comme une sensation d’effroi qui vous arrête, engourdit l’admiration, devant cette altière forteresse auvergnate, qui a résisté à la fureur des hommes, à la patiente destruction des siècles, véritable citadelle aérienne, à la pointe du roc vertical, abrupt, où l’on ne comprend point que l’effort humain ait pu hausser une si orgueilleuse architecture !

Apchon commandait à l’étendue de toutes parts.

De là, les yeux s’effarent sur le plus complet panorama de montagnes, le puy Mary, les monts Dore, les plateaux du Cantal et de la Corrèze, les gradins du Luguet et du Cézallier.

Apchon commandait à tout le reste de la contrée — et ce n’est plus que quelques parois d’où le pâtre libre d’aujourd’hui pousse un bloc pour le simple plaisir de le voir, de l’entendre rouler avec fracas dans le creux du vallon. Le petit paysan moque le tyran d’autrefois… Il n’a plus de respect un peu que pour la Font sainte, à quelque distance de là, où montent des pèlerinages. L’espoir de la guérison miraculeuse y conduit les malades — pas tous bien croyants, mais comptant au moins que, si cela ne fait pas de bien, cela ne fait pas de mal…


Le temps de redescendre à Riom et de réatteler, et nous projetons de gagner Saignes et Ydes, où nous toucherons à la nuit, — après nous être désaltéré les yeux (séchés à ne voir que le roc, la terre ou la forêt) au lac de Menet, dans une riante campagne. Car ils sont peu fréquents les bassins tranquilles, les nappes d’eau étale, dans ces vallées étroites où les torrents et les ruisseaux s’étranglent. Mais le soir nous hâtait et la halte fut courte ; trop court le répit de douceur que nous procurait ce calme lac, immobile entre les herbes et les roseaux. Cependant, nous ne nous étions que trop attardés, et nous fallut traverser deux heures de nuit, de ténèbres denses, avant d’atteindre l’auberge de Saignes.

Je n’étais venu à Saignes que pour aller à Ydes, une commune qui en dépend, toute voisine, dont l’église du douzième siècle mériterait une description minutieuse.

Mais je n’y consacrai point toute l’attention voulue.

J’examinais le zodiaque, les deux bas reliefs du porche, dont l’un représente Daniel dans la fosse aux lions, l’autre un ange qui traîne le prophète Habacuc par les cheveux, lorsqu’un enterrement survint, et nous dûmes nous écarter… Nous nous approchâmes ensuite, mais j’oubliai de scruter les pierres, tout à la cérémonie funèbre, à laquelle les circonstances donnaient un caractère tout particulier. La toiture enlevée — on réparait — cela se passait en plein air, et cela n’était pas triste, malgré la tristesse du cortège, les pleurs des parents, les mantes de deuil des femmes. L’idée de la mort ne pouvait, devant la bière même, nous hanter, par ce jour bleu, ineffable, criblé de soleil, où vibraient des vols d’oiseaux qui se posaient sur les murs, s’effarouchaient à la voix du prêtre avec des cris joyeux, prêtaient à la lugubre messe quelque chose d’une fête païenne en les pays de soleil. Nous faisions le tour de l’enceinte, décorée de modillons grimaçants, et aux portes latérales, de nouveau nous assistions aux prières pour le mort dont le ciel chauffait le blanc linceul qui enveloppait la bière… et je l’enviai, le mort inconnu, qui retournait à la terre maternelle par ce jour enchanté, paré de joie et de lumière…