A quelques centaines de mètres du village s’est installée la petite station des eaux minérales pour lesquelles, naturellement, on espère le plus brillant avenir, au fond d’un joli vallon de la Sumène. Des sommités médicales ont décerné les attestations les plus flatteuses à ces sources. Moi, je goûtai fort les légendes qui me furent répétées sous les ombrages qui y mènent, notamment toutes celles qui ont trait aux fées, aux « demoiselles » qui sont les ondines de la montagne. Elles habitent plus particulièrement un tumulus — ils sont nombreux sur le territoire de Saignes-Ydes — celui dénommé suc des Demoiselles, d’où un cabrettaïre, qui avait raillé leur puissance, fut précipité du haut d’un roc par une ronde des fados outragées.
Après l’église ensoleillée d’Ydes, comme celle de Mauriac, où nous arrivâmes ensuite, m’apparut froide, déjà consternée par le soir !…
C’est un des monuments remarquables de la Haute-Auvergne, typique du roman cantalien, trapu et massif dont l’un des mérites, et non le moindre, consiste dans l’accord parfait de sa rudesse avec les lignes violentes et heurtées du haut pays. Certes, la grâce et les mièvreries ne constitueraient que des anomalies et des contre-sens dans ces rugueux cantons ; et si l’on rêve d’art fin et délicat, ce n’est point au milieu de cette nature hostile et de ses rudimentaires populations qu’il faut aller le chercher. Ce n’est point au pays de basalte que l’on retrouvera les frêles dentelles, les fleurs ciselées du granit breton ! Cependant comme au portail de l’église d’Ydes, le portail de Notre-Dame-des-Miracles porte dans son tympan des sculptures auxquelles il faut prêter attention. A l’intérieur, une Vierge noire célèbre. Sur la place, des maisons anciennes à tourelles…
En quelques minutes nous visitons Mauriac, qui présente un aspect tout à fait avenant… Un obélisque dont Montyon l’a doté, comme le constate l’inscription de Marmontel, décore le Cours… Enfin ce gros bourg a presque l’opulence d’un chef-lieu avec ce large boulevard qui descend, se termine en terrasse, d’où la vue embrasse un vaste cirque d’horizon sur la Corrèze. Et puis — le chemin de fer n’y passait point alors — le va-et-vient bruyant des diligences, tout le roulage qui s’arrête ici, des marchés, de grosses foires, font de Mauriac un centre important, où il y a du mouvement et de la vie…
Mais il faut partir, après ces furtifs regards sur Mauriac et ses environs de vergers et de prairies, sans avoir vu « la lanterne des morts », phare funèbre à l’entrée du cimetière, qui date, paraît-il, du treizième siècle ; nous avons projeté d’entrer à Salers avant la nuit…
Salers, c’est la perle de la montagne, une sombre perle superbement enchâssée à l’avancée d’un bloc basaltique, à plus de 900 mètres d’altitude. Les puissants souvenirs des temps féodaux qui nous hantent à travers l’Auvergne, aux ruines éparses çà et là, se complètent ici, à la vue soudaine de la petite ville demeurée intacte, sans lacunes et sans additions, comme une pure relique d’autrefois.
Plusieurs enceintes de murailles, une porte dans les flancs de laquelle pouvait tenir une garnison, et des petites rues, bordées de vieilles maisons aux ouvertures cintrées, grillagées de fer, aux tourelles en encorbellement ; tout cela d’il y a des siècles, sans que rien d’aujourd’hui choque l’imagination emportée dans le passé, qui devient contemporaine de ces pierres suggestives ; puis, une merveilleuse petite place, tout entière conservée, avec les plus remarquables de ces maisons-forteresses, aux façades hostiles — à étroites ouvertures, barrées, hérissées de fer — flanquées de leurs tourelles ; tout cela terrible, menaçant dans les ténèbres tombées, où rougeoient seuls quelques lumignons, dans le silence où l’on s’attend à entendre tout à l’heure l’éclat des trompettes, le tumulte des chevaux et des hommes d’armes.
L’hôtel aussi où nous heurtâmes nous apparut des plus romantiques, encore que sur le feu mourant de la vaste cheminée il ne tournât pas la moindre broche truculente.