On devine que la journée ne se termina pas sans batosto…
Toujours à travers la neige, sous l’âpre soleil, nous atteignons au plateau, d’où l’on découvre la plus vaste étendue… Nous quittons la voiture, pour contourner le village, jusqu’au bord de la vallée de la Mars, qui se creuse à nos pieds, portant sur la pente opposée la chapelle de Jolliac, montrant les ruines de Montclar et de Longevergne…
Aujourd’hui, Anglard est comme un campement dans la neige. On a déblayé, et le village forme un cirque noir, comme les haltes de bohémiens sur les gazons… Mais cette impression de loin est vite effacée dès que l’on approche et traverse. Les maisons ne sont pas des tentes de nomades, mais de très vieux logis de sédentaires. Tout cela semble s’être groupé, tassé, en troupeau, pour avoir moins de froid, moins de chaud, moins de vent, moins de pluie, moins de tout ce qui doit battre cette plate-forme exposée là crûment. Les toits, beaucoup de chaume, abaissent leurs auvents comme des visières au-dessus des escaliers et des maisons de bois, dans les retraits et les renfoncements de ces ruelles qui s’évasent en demi-cercle sur le champ de foire…
Au centre, quelques arrangements de pierres, qui ont fait croire à un dolmen, à un menhir… Au moyen âge, la table druidique aurait servi de comptoir où se payaient les impôts, — quand les Anglardiens voulaient bien en payer… Cet après-midi, seul le menhir érige sa pierre levée au-dessus de la neige, sous laquelle le dolmen est enseveli…
La population est toute dehors, sur des bancs, des chaises, à se chauffer au soleil ; des vieux, surtout des femmes, la tête garantie de chapeaux de paille, des enfants. Pas d’hommes, de jeunes gens, de grandes filles, il ne reste ici que la petite garnison nécessaire à tenir les boutiques, ou ce qui ne travaille pas — les trop jeunes, les trop vieux…
Nous faisons un tour encore. Voici le presbytère, dans le château à tourelle de la Trémoulière, et voici la petite église romane pointant son clocher octogonal, la petite église où celui d’Anglard prenait de l’eau bénite avec son bâton, voici le lourd bénitier de granit…
Et le curé, un crochet de fer à la main, casse la glace : l’eau bénite est gelée !
Cela fait froid… Le soleil absent, le retour ne sera pas aussi doux que l’aller. Nous partons. Déjà Anglard, vivant et chaud sous ce violent après-midi, disparaît, comme quelque apparition malicieuse de génies de la montagne, et, de nouveau, c’est le silence, la solitude, la neige, d’où sortent seulement quelques broussailles noires, çà et là, comme une chevelure de mort sortirait d’un linceul.