Tandis que Jantet termine sa tournée dans le village, après m’avoir promis de revenir déjeuner avec moi, je m’assois à la table de l’auberge où des poules et des poussins picorent en paix ; aux poutres graisseuses du plafond, du lard qui suinte — signe de pluie — et des saucisses sont pendus, et la maison est tout embaumée de l’odeur d’un « picoucel » ; dehors, les porcs grognent, vautrés dans le purin, devant leurs soutes.

Jantet s’est attablé en face de moi, et, après un coup de vin, il devient expansif, plaisante, m’invite à répéter la tournée en janvier :

— Ah ! millodiou ! C’est alors qu’il faudrait trouver du vin comme ça, quelque chose de chaud… On m’offre du pain, du fromage… Mais du vin, pas souvent… Si tu as soif, le « férat » (le seau d’eau potable) est plein…

Les yeux dans son verre, il continue :

— Nous serons descendus à cinq heures… Il ne faut guère que deux heures à la descente… Mais, l’hiver, voyez-vous, c’est quelque chose de plus… Je n’arrive jamais qu’à la nuit… Il y a deux mètres de neige… plus une broussaille… rien… Ah ! il faut connaître la montagne… Il s’en égare plus d’un, vous savez…

Il y a deux ans, j’ai bien cru y rester, pécaïre… Je fus pris par l’écir… La neige tourbillonnait, me crevait les yeux comme du sable brûlant… Je croyais dévaler par la raccourcie, à la rivière… Mais j’avais pris trop bas… Le pont, un tronc d’arbre en travers du ruisseau, était recouvert, l’eau gelée… Je passai bien de l’autre côté du ravin, mais pour remonter, je ne m’y reconnaissais pas… Pensez ! la nuit, la neige… Deux fois je remontai pour tâcher de me mettre dans le sentier… Un temps de loup… A virer ainsi, je perdis tout à fait ma direction. Ah ! je n’en menais pas large… Deux heures sans savoir… Ma lanterne s’était éteinte… Tout d’un coup j’ai senti que j’enfonçais. Je croyais bien que c’était fini… J’en avais jusqu’au menton… Un peu plus, et c’était par-dessus la tête… Mais je marchais et je n’enfonçais plus. J’étais dans une rase, dans un ruisseau d’un pré… Tout d’un coup j’ai aperçu une lumière… J’ai marché, marché… Ah ! millodiou ! je suais malgré les vingt degrés de froid !… Je suis arrivé à l’auberge… J’ai rallumé ma lanterne, et je suis reparti… On voulait bien assez me coucher… Mais voyez-vous, la femme, les enfants, tout ça qui devait être inquiet… Ah ! j’ai filé, j’allais d’un train qu’un loup ne m’aurait pas suivi… Et j’ai pris la descente au bon endroit, je n’ai plus cherché la raccourcie…

Il s’interrompt de parler, avale son verre d’une lampée et achève son récit de sa sempiternelle exclamation :

— Des nuits comme ça, voyez-vous, c’est bien désagrable !

Après un silence, sa tasse de café entre les mains, il se penche vers moi, le regard circulaire, pour constater qu’il n’y a personne, là, et, comme s’il redoutait que le gouvernement l’entendît émettre un tel vœu :