— Oh ! qu’aï pas iou bist !

Mais tant de choses qu’elle a vues n’ont pu assombrir la Centenaire. La joie de vivre, de survivre, en elle, domine tout. Elle ne demande qu’à durer ainsi, ses quatre sous de café le matin, la soupe, le soir. Oh ! et si elle pouvait dormir la nuit ! le jour, ça passe encore. Mais la nuit elle ne dort pas…

Or Delmas achève tout à fait sa conquête en citant le proverbe en patois :

Jeune qui veille et vieux qui dort

sont signe de mort.

— Je sais bien… Je sais bien… Ah ! vous êtes gentils, au moins, vous autres, vous parlez… Ce n’est pas comme l’autre, qui ne disait rien…

— L’autre, explique la fille, c’est un journaliste qui est venu interroger la Centenaire… Mais comme il ne savait pas le patois, ils ne se sont rien dit.

Lui est reparti, convaincu que la vieille était sourde, et elle est presque persuadée que lui était muet.

Or, elle n’est pas sourde, que non, ni muette, mais les yeux ne vont guère. Comme elle veut remercier Delmas qui parle, c’est ma main qu’elle agrippe, qu’elle enserre, qu’elle ne lâche plus, d’une étreinte vigoureuse. Plus elle se trémousse aux propos de Delmas, plus elle me secoue de reconnaissance.

Ah ! le journaliste l’a jugée cacochyme ! Eh bien, s’il l’entendait, maintenant, toute rajeunie !