— Cent quatre ans ? Pourquoi est-ce que je n’aurais pas cent quatre ans ? Eh ! je suis la nièce de Tonton de Marzes…

Et elle nous parle, juvénilement, de ce Tonton de Marzes, comme d’un vrai vieux de la vieille, celui-ci !

Tonton de Marzes avait plus de cent vingt ans quand il mourut… Nous devons bien connaître son histoire… Il habitait Saint-Cernin. Les moussurs ne pouvaient se passer de lui, tant il était gai, boute-en-train… Toute sa vie, Baptistan, on l’avait appelé Tonton… Il avait fait la guerre contre les Anglais, à Fontenoy. (Tout le Cantal, alors, y était, avec Auteroche de Murat, qui avait jeté le fameux : « Tirez les premiers, messieurs les Anglais ! ») Oui, Tonton était de toutes les fêtes… Le préfet, une fois l’an, l’invitait à dîner… Et à cent vingt ans, on le fit retirer au sort… Après les cent ans, on reprend la file… Et devinez quel numéro il rapporta, Tonton de Marzes. Eh bien, le même numéro que cent ans avant !

Notre Centenaire ne se tient plus de joie… Oui, après cent ans, on recommence son âge… Ainsi à elle, les gens lui disent en lui donnant des sous : La fillota de quatre ans vai pas croumpa un poumpou ? La petite fille de quatre ans ne va pas acheter un gâteau ?

Oh ! sans doute, quand l’aïeule songe à l’oncle Tonton, elle doit se trouver très jeune, comme vieille… C’est qu’elle n’est pas seulement causante et lucide, la voici debout, prête à nous embrasser pour les pièces blanches que nous lui mettons dans la paume. Si elle ne distingue pas les gens, elle connaît bien les sous des pièces — et nous manifeste son allégresse. Comme, enfin, je retire ma main de son étreinte, elle la ressaisit et, fière de sa santé :

— Sabes, vous cargarai pas res… Vous savez, je ne vous chargerai rien — je ne vous communiquerai aucun mal. La misera se carga pas. La misère ne s’attrape pas…

L’heure s’est écoulée très vite. Dehors, ce jour d’hiver tourne au soir, le village minuscule s’est rapetissé dans l’ombre, et quand les vieilles Lascombes ferment leur porte, c’est comme si quelques marionnettes rentraient dans une boîte de jouets. Dehors, il pleut, et l’avenue de la République continue lugubrement son métier boueux, entre des immeubles sans cour, où des parapluies de tôle peinte aux façades indiquent des fabriques de parapluies. L’avenue se détrempe, immonde, infréquentable, entre des milliers, des milliers de parapluies ironiques, bien au chaud, bien au sec.

La Reine des vallées.

C’est bien le moins que je m’arrête à Vic-sur-Cère[4] boire une gorgée de l’eau fameuse à laquelle la France devrait Louis XIV — à laquelle, moi (ce qui pour offrir moins d’importance historique m’intéresse fortement tout de même), je dois, peut-être, de vivre encore ! Et c’est une page d’histoire qui vaut bien l’autre, — à mes yeux !

[4] Vic-sur-Cère est maintenant une coquette station d’été, un centre d’excursions recherché des touristes. La clientèle s’est faite plus élégante. Un Grand Hôtel de la Compagnie d’Orléans s’est élevé… mais quelques milliers de personnes à la belle saison ne suffisent pas à déranger la sérénité impassible de la montagne…