Oh ! mon voyage ici s’effectua sans rien de la pompe avec laquelle la future mère du futur roi Soleil, Anne d’Autriche, et son cortège débouchèrent un jour dans la campagne où jaillissait la font salée, fréquentée des Romains, — on a déterré des monnaies, des médailles, des poteries, qui font preuve, — mais depuis des siècles perdue sous la prairie, enfin retrouvée par un pâtre à qui ses vaches en dénoncèrent l’existence par leur entêtement à toujours retourner là lécher ces pierres où suintait l’eau minérale…
Ce fut cet entêtement aussi à aller là, et à n’aller que là, ma foi dans la montagne jadis entrevue et clichée dans ma mémoire d’enfant qui me sauvèrent, peut-être… Et il y avait fort à faire… Profondément anémié, débile, un dépérissement général, l’idée me hanta que, par la montagne, je pouvais être guéri — l’idée fixe désormais. Est-ce que tout de suite, au premier malaise, ces Auvergnats, dont je connaissais un grand nombre, ne partaient pas, confiants, pour un tour au pays, quelques semaines là-bas ! Et comme ils revenaient solides, retrempés, renouvelés ! Il leur suffisait de toucher terre — sur la terre natale — pour ranimer leur vigueur épuisée. Ce que la montagne accomplissait pour ses fils, ne le ferait-elle pas pour un de ses petits-enfants ? Je résolus d’essayer : que m’en coûterait-il ? J’usai de ce qui persistait de volonté, dans l’affaiblissement de tout mon être, pour me faire expédier à Vic — assez volontairement ignoré du médecin qui me conseillait bien les eaux, mais ses eaux, lorsque la seule perspective d’un séjour dans une station en vogue, d’une saison dans une ville d’eaux à la mode me navrait ! Enfin, je partis. Avec la foi qui me conduisit jusqu’au robinet où se débitait l’eau — j’étais sauvé ! — dans cette cave d’alors, où l’on descendait par quelques marches, qui était tout l’établissement thermal, où je bus de la santé, de la vie, un peu, pour jusqu’à présent…
Au début, mes promenades étaient courtes, juste le chemin de l’auberge — car, on ne pouvait guère décerner le titre d’hôtel à l’estimable maison Vialette que par comparaison avec les hôtelleries concurrentes — juste le trajet de l’auberge à la source, où le propriétaire lui-même, toujours là à remplir des bouteilles, tirait leur verre aux buveurs… Je m’y rendais tout au matin. Dix minutes de marche, à peine. Mais combien il m’a fallu toujours davantage — à chaque pas arrêté par l’incessante nouveauté du spectacle qui sollicite la vue. Les premiers jours, rien qu’un tableau confus, dont je ne débrouillais que les grandes lignes : la vallée large et profonde, entre de hautes falaises boisées, qui se rapprochent à mesure qu’elles s’élèvent, vont se souder, au Lioran — la vallée, berceau de verdure où Vic, posé, pelotonné, se dorlote, avec, pour chevet, des jardins et des bois, avec, pour draps et couvertures, la riche prairie brochée de peupliers et de coudriers, ourlée d’argent par la rivière… Tout cela, sous des ciels du matin, où chantaient tous les nids du printemps, où glissaient au-dessus de la campagne de molles vapeurs, tout à l’heure dispersées, comme des cygnes de rêve…
Puis, je commençais de muser aux détails. Dans le Communal, c’étaient les oies, qui venaient du village par troupes, se reconnaissaient, se saluaient de loin, par de joyeux coin-coin. Sans doute, qu’elles avaient bien des choses à se dire, depuis la veille ! Mais que leur tapage était faible à côté du bavardage des laveuses, là-bas, les jacasses qui donnaient certainement plus de coups de langue que de coups de battoir…
Passé le Communal, je m’accoudais au pont qui franchit la Cère, la regarder tout bêtement couler, ravi de rien, d’un remous autour d’un caillou, de l’image renversée de la rive et des arbres comme un doux paysage d’ombre ou de fumée sous le courant, d’une bestiole sur une feuille, d’un vol de libellules — avec, seulement, dans l’esprit, la banale, mais tout de même charmante et éternelle analogie de l’eau fugitive, et de la fugitive vie…
Et de rêvasser ainsi, j’en oubliais le traitement.
Très peu compliqué, d’ailleurs, le traitement : de quart d’heure en quart d’heure, un verre d’eau, et, entre chaque verre, une promenade sous les magnifiques tilleuls, ou dans le bois, voilà tout. Rares étaient les buveurs encore, aux premières semaines de juin ! Mais leur nombre augmenta de jour en jour : ils viennent assez tôt et la colonie se renouvelle jusqu’à l’extrémité de l’automne.
Les étrangers, les Parisiens, comme on les appelle ici, les Parisiens d’Auvergne, des émigrants, qui, au moindre malaise, sautent dans le train, remontent à la montagne. Pour les autres, les bien portants, c’est une saison préventive, des vacances. Des commerçants, qui ont vendu un fonds, se reposent quelques mois, réfléchissent avant d’en acheter un autre, ou bien des jeunes gens cherchant à se marier au pays, ou des rentiers définitifs, en villégiature… Public pittoresque, tous, presque, des connaissances, à l’aise, là, comme chez eux, en pantoufles, en casquettes, en gilets ou blouses de travail — beaucoup de charbonniers, de marchands de vin, qui se remarquent à la tasse d’argent, la tasse à déguster, dans laquelle ils prennent l’eau… Les femmes tricotent, assises, par groupes, dans l’herbe ou sur les bancs… Les buveurs, sérieux, vont et viennent, une bouteille pleine sous le bras, pour s’éviter de descendre puiser trop souvent, ou pour chauffer l’eau un peu au soleil ; d’autres s’acharnent au jeu de quilles ; — après quoi ils vont s’installer à l’auberge devant quelques fioles de vin blanc et des bourrioles, des piscajous, des crêpes massives de sarrasin : ce qui ne les empêchera pas tout à l’heure de déjeuner fortement — et, après, d’en virer une !…
La bourrée !