Ah ! aux premières notes de la musette — il y a toujours parmi les buveurs quelque cabrettaïre, — un bal est vite organisé ! La bourrée ! Mais il semble que c’est la moitié de la cure : ainsi, l’ancien établissement thermal ne comprenait que deux pièces, la cave où se débite l’eau, et au-dessus une salle de bal, — où le dimanche tout le pays vient se mêler aux Parisiens ! Comme ils la virent, leur bourrée ! Non pas la bourrée guerrière, la rude montagnarde des Cantalès de l’Aubrac ; mais une danse plutôt gracieuse, tendre, et lascive aussi — telle qu’il fallait bien qu’elle fût pour séduire l’amoureuse et fantasque Marguerite de Valois qui se la fit enseigner ici, pour l’introduire à la cour…


Les quelques verres d’eau avalés, c’était l’heure du repas ; je rentrais en contournant le Communal, sous les ombrages qui le bordent vers le cimetière, et vers le jardin des Sistrières, où je ne me lassais pas d’admirer un tilleul formidable — avec son tronc où logerait une famille, son dôme de feuillage qui abriterait une tribu !

Maintenant les sommets, souvent couronnés de nuages jusqu’au milieu du jour, se découvraient clairs ; dans l’air limpide, des colosses de roche émergeaient, avec des bois pour barbes et pour chevelures, avec des orbites d’où roulaient des larmes énormes, les torrents ; et par delà les bois, et les rocs, les pentes continuaient de s’élever, vastes territoires de pacages, déserts de gazon, dont quelque buron d’ici, gros comme un nid à peine, çà et là, peuplait seul la solitude…

Comme elles passaient, ces journées monotones, mais de quelle délicieuse monotonie ! à flâner, suivant les menaces ou les promesses du temps, le long de la Cère, à travers les prairies dans tout leur éclat, vers Comblat-le-Pont ou par la route bien abritée d’arbres vigoureux, vers Comblat-le-Château ; et plus loin, à mesure que le mieux progressait en moi, jusqu’à Polminhac que domine si fièrement le manoir de Pestels. D’autres fois, mes courses étaient vers Thiézac, le rocher de Muret, planté de son célèbre tilleul. Là, à chaque rencontre, un brave cantonnier ne manquait pas de me rééditer l’histoire d’un nommé Loup, à qui son nom valut un triste sort : Ce malheureux, envoyé du commandeur de Carlat (à l’époque où Carlat commandait au pays, il y a longtemps, longtemps) au seigneur de Muret, eut le poignet tranché — pour lui apprendre que « jamais loup n’était entré dans le manoir sans y laisser la patte ». Ce qui coûta d’ailleurs la tête au gentilhomme — condamné à mort pour être allé un peu loin dans le calembour.

Enfin, j’excursionnai. On me vantait le Pas de Cère. Promenade facile — trop facile, je pensais ! Et au départ, j’éprouvais des craintes. Je redoutais quelque cascade apprêtée, une chute aménagée, l’artificiel un peu des sites qu’on renomme ! Il suffit de si peu de chose pour gâter une merveille ! Le touriste, en général, a le don tellement développé de dégrader tout sous ses semelles ! Que de grandeurs rapetissées ! Que de noblesse avilie, d’un rien ! Il n’est point de sommets assez inaccessibles, de grèves assez désolées qu’on n’y rencontre quelque témoignage de la stupidité humaine ! Il n’est point de monuments, de grands invaincus des siècles, qui n’aient subi l’outrage du passant !

Cependant, ma joie fut sans mélange, en cette promenade, qui me devint familière par la suite. Les gens du pays ont su respecter la nature et, jusqu’à présent, ceux qui ont passé ici se sont contentés de passer…

C’est toute l’histoire de la Cère qu’il faudrait écrire depuis son humble source au pied du Cantal ! Quels obstacles à franchir ! Mais comme elle y va gaiement ! La voici, torrent rageur, à travers le Pas de Compaing, se frayant un chemin parmi l’abîme effroyable où le regard hésite à plonger, du haut de la route téméraire, qui le surplombe, tournante et rapide… Là, au fond vertigineux d’un précipice, des blocs énormes ont chu, des masses colossales, des portions de montagne écroulée, des sommets précipités du ciel à la suite d’on ne sait quelle catastrophe qui ne s’imagine pas, gisant pêle-mêle, depuis combien de siècles, dans des équilibres incroyables, fantastiques ! On rêve de quelque bataille fabuleuse de géants pétrifiés au plus violent de la lutte, immobilisés dans les attitudes les plus horribles et les plus poignantes… Le vent qui souffle, gémit comme l’ahan terrible de la lutte figée au cœur du basalte ! Une épouvante vous prend !… En vain, des milliers de printemps ont récréé de la vie autour de ces désastres, tapissé de prairies les flancs de l’abîme, comblé les crevasses de fleurs et d’arbres, sans masquer l’horreur furieuse du gouffre où s’entassent ces titaniques cadavres de pierre…