Donc, je me hasardai au Pas de la Cère par le chemin qui monte de Salvagnac à Trémoulet — un petit château, ou mieux une ferme à tour-pigeonnier, sur une plate-forme couronnée de bois d’où la vue s’étend au loin sur les splendeurs de la vallée. On avance, et derrière le rideau d’arbres, à pic, c’est le précipice. Au fond d’un étroit défilé aux parois verticales de cent quarante pieds coule la Cère. Après le Pas de Compaing, elle a pu courir un peu sans entraves jusqu’ici, où une barrière de lave dans la largeur de la vallée s’opposait à son passage ; il lui a fallu creuser dans la digue volcanique une brèche par laquelle elle peut continuer sa course ; elle a dû scier la montagne ; et, maintenant, elle coule au fond de cette prodigieuse tranchée. En contournant le précipice, on peut, non loin de là, descendre jusque dans le lit de la rivière… Ici encore, comme au Pas de Compaing, la nature a revêtu les ruines de vie et de grâce, apaisé la sauvage horreur des lieux. Le travail des eaux a fendu la montagne, mais par-dessus, le bois, divisé avec elle, enchevêtre ses ramures, qui tamisent le jour, d’où ne filtre qu’une lumière pâle, une lumière enchantée, une lumière d’aurore et de crépuscule, une lumière de paradis et de rêve ; et je n’ai vu nulle part, à de l’herbe et à des feuilles, des couleurs tendres et vives, une fraîcheur pure et délicate, comme à la végétation de cette crypte merveilleuse abritée de toutes les souillures de l’atmosphère, et qui ne reçoit du soleil que l’effleurement et la caresse. Spectacle inoubliable ! soit que d’en bas, parmi les rocs éboulés où se démène la rivière, on mesure de l’œil ces deux falaises monumentales, jusqu’aux bois qui pendent à leurs bords, là-haut minuscules, — soit que d’en haut, de ces arbres énormes, le front se penche sur le vide effroyable…


Désormais, je battais le pays d’un bout à l’autre, du lit de la rivière jusqu’aux crêtes de la montagne. Tantôt, je gravissais par les rampes les jardins étagés au-dessus du vieux Vic, par Castel-Vieil, par Saint-Curial, reconstituant en pensée l’époque glorieuse de la capitale du Carladès, ou l’existence de l’ermite, qui vécut, plus haut, dans la méditation, ignorant de l’émoi des hommes ; et, après un repos sur l’enceinte, dernier vestige de sa cabane, j’achevais de monter jusqu’à l’arête d’où le regard s’abaisse sur le versant de la Jordanne.

Tantôt, par les bois au-dessus de la Source, j’escaladais vers Saint-Clément ou Pailherols, et les hameaux disséminés sur les plateaux, dans la région des burons.

Au hasard des excursions, l’imagination fouettée par la marche, je revivais dans le passé.

A Carlat, sur l’immense camp de basalte où s’éleva des siècles une place forte, une ville, réputée inexpugnable, plus encore que de la mémoire des sièges et des assauts fameux, je m’enivrais du souvenir de cette fougueuse, fine et brutale Marguerite de Valois — déjà rencontrée dansant la bourrée sur le Communal de Vic — retirée ici en disgrâce, dix-huit mois, à ne s’occuper que d’amour, — fantasque, farouche et d’intelligence si déliée — aimante, aimée, jusqu’à la mort et jusqu’au crime, de tous ceux qui l’approchent, du page adolescent, qui la sert, jusqu’au capitaine chenu qui la garde — tous des enfants tremblants à la volupté de son geste.

Une autre fois, au vallon de Raulhac, le château de Cropières me rappelait la tendre Mlle de Fontanges et son règne éphémère à la cour de Louis XIV… C’était la saison capiteuse des foins, dont le parfum brûlait sous le midi, grisait l’espace, fumait, trouble et tiède, se pâmait dans l’air à vous chavirer l’âme… comme s’il eût flotté encore sur la campagne quelque chose des défuntes royales amoureuses, comme si le rude pays était tout imprégné d’elles encore…


De temps à autre la voix de mon compagnon secouait ma songerie — le plus souvent un facteur à qui j’avais demandé de l’accompagner. Ainsi j’allais jusqu’aux replis de la contrée, jusqu’aux huttes perdues, jusqu’aux burons solitaires. Souvent, l’homme redoutait pour moi l’excès du trajet :

— Attendez-moi… Il faut encore que je monte là-haut… Je vous reprendrai…