Mais moi non. Je voulais suivre. J’éprouvais je ne sais quelle joie positive, intense, à marcher jusqu’à m’exténuer. Enfin, je me détendais. Ma charpente de montagnard qui se délassait, à ces escalades forcenées, de tant d’années courbées sur du latin et du grec, dans la prison des classes, tout l’être physique qui se dilatait, furieusement ! La joie, aussi, comme d’une initiation à la nature. Le ciel, l’eau, la terre — à pleins yeux, à plein cœur — après la réclusion de vingt ans de Paris !
Et j’emboîtais le pas à mon facteur ! Et peu sensible, je crois, à l’éloge ou au blâme — s’il fallait s’incliner à l’opinion, la vie ne serait plus à vivre ! — un seul jugement peut-être m’a touché jamais, celui du montagnard étonné de me voir aller jusqu’au bout :
— C’est vrai que vous marchez, diable ! je n’aurais pas cru…
Oui, lorsqu’au retour d’une journée d’ascension, il me disait ainsi, j’étais tout fier, tout glorieux de son suffrage, défatigué, prêt à recommencer…
Mais il faut que je coupe court à ce récit par trop personnel ! Ceux qui me lisent s’impatienteraient. Moi, je m’arrêterais à chaque caillou de chaque chemin. De chaque touffe de bruyères, de chaque buisson de genêts, je lèverais des souvenirs. J’ai gardé si claire la mémoire de toute la tendresse qu’il m’a semblé que les choses manifestaient à mon égard ! N’était-ce pas pour moi, et pour moi seul, pouvais-je croire, tout cet encens de la prairie fauchée, du foin fumant à l’ardeur du soleil, que je respirais de la cime d’un roc bourru, à contempler le cours fastueux de la vallée, ce fleuve de verdure et d’or, sans cesse élargi, vers la plaine d’Arpajon ? Et si, las des lointains horizons, mes yeux se bornaient à fouiller parmi les glaives subtils des gramens où je sommeillais paresseusement, pour qui balançaient-elles ainsi leurs légers cornets de pourpre, les orgueilleuses digitales, raides sur leurs tiges droites ? Et ces pensées sauvageonnes dont s’étoilait la pelouse des pacages ? N’étais-je pas seigneur et maître, sur ces hauteurs, dans la solitude ? Empire fragile, hélas ! trône rien moins que durable, puisqu’il fallait redescendre, dès la nuit. Oh ! je n’attendais même pas la nuit. Au soleil qui décline, le froid souffle aigu, pénétrant. Avec le crépuscule, il fallait se résigner à rentrer… Comme l’heure était biblique, par le grand frisson qui courbait toutes les frêles tiges, lustrait les gazons dont les fines pointes étaient rouges de soleil couchant, comme le silence m’impressionnait, où tintait seulement quelque sonnaille d’un troupeau, quelque écho d’un angelus, un aboi de chien, les lo lo lo lo lo lo lo lo léro lo, graves comme un cantique, d’un pâtre — la Grande !…
Maintenant, la vallée était dans l’ombre, les sommets encore se détachant, fauves, mordorés, blêmissant à leur tour… En bas, c’était une rare vision de moyen âge, la Ville haute, avec ses rues tortueuses, que partage un torrent — une ville forte aux maisons anciennes — aux murs épais, portant des balcons de bois — percées de portes basses cintrées, de fenêtres grillées à mailles de fer, çà et là flanquées de tours massives. On traverse, sur des poutres jetées en pont, le torrent qui dévale à gros bruit… Il y a toujours, à quelque balcon, une femme accroupie au haut des marches, mangeant son écuelle de soupe… Ailleurs un vieux, immobile, comme oublié sur le banc de pierre… Un refrain à bercer l’enfant qui pleure s’échappe d’une croisée… Là, des hommes occupés à ranger une provision de bois, de genêts pour l’hiver… Des femmes qui filent ou tricotent… Devant l’église, le fracas des galoches, le chuchotement de petites vieilles qui sortent de la prière… Çà et là, les fontaines, l’entrechoc des seaux de cuivre, des servantes qui jasent et rient… Sur une placette, dans un angle, un vaste brasier où chauffe une cuve à lessive, gigantesque — on ne lave ici qu’à de longs intervalles — toute la ruelle illuminée comme par un incendie… De nouveau, par d’autres venelles, l’obscurité où la vie s’apaise, se tait — le silence où ne parle plus que de loin en loin la voix de quelqu’un dans une grange ou dans une étable — le silence noir où ne s’allument que de rares lumières — un maigre lun — une par ici, par là, toutes petites, toutes falotes, derrière les fenêtres grillées…
Crime des champs.
— Un pâtre qui a tué son vacher…