Nous montons, par un sentier raide, moitié chemin, moitié ruisseau, entre des frênes et des chênes : c’est la zone des grands arbres et des sources vives ; il en jaillit une à chaque pas, à croire qu’elles sourdent magiquement sous nos bâtons ; en même temps que l’eau froufroute dans les herbes, à notre approche, les feuillages sont dérangés par des froissements d’ailes, des vols effarés qui s’empêtrent au profond des ramures…
Par intervalles, nous nous arrêtons pour souffler ; mes compagnons font assaut de savoir (nous herborisons), m’instruisant aimablement ; avec une épingle, nous piquons le cœur d’une fleurette qui part comme un piège, se replie, emprisonne, étouffe l’insecte dont le dard l’a blessée !
Souvent, nous nous retournons pour goûter la beauté de la vallée éparse sous nos regards, des prairies épaisses où la Cère décrit ses S paresseux, des pentes de coudriers et de hêtres d’où surgissent, d’entre la verdure, de sombres géants de basalte, des cascades qui sautent d’un bond, avec fracas, dans les ravins ; et, tout à fait au ciel, les sommets chauves, où luit encore de la neige…
Nous continuons de gravir ; à mesure que nous nous élevons, la flore se rabougrit, plus rien que de maigres buissons de houx, des genêts, des hêtres dégénérés, des nains accroupis sur le sol, non plus des arbres, mais des culs-de-jatte d’arbres.
Nous montons, nous respirons, nous vivons. L’air léger s’aromatise de menthe, de gentiane, de réglisse, de mille senteurs doucement amères.
Nous oublions, — la journée est si belle, de celles où l’on ne peut songer à la mort, le bleu d’un ciel si tendre, nous avons oublié le crime de la veille, le pâtre qui a tué le vacher, l’autopsie pour tout à l’heure…
Nous atteignons le parc, une clôture mobile de piquets et de chaînes d’osier, où sont rassemblées les vaches qu’un valet est occupé à traire, assis sur un trépied dont les jambes forment deux branches, une selle composée d’un seul pied qui s’évase en assiette de bois, s’applique contre le fond de la culotte, s’attache aux cuisses et à la ceinture par des courroies.
A nos questions, il tâche de répondre en français ; mais les mots peu familiers ne sortent pas ; aussi le patois l’emporte vite :
— Pauvre vacher ! je n’ai rien vu ! Quant à ce qui est de çà, je ne peux pas dire que j’ai vu. Je les entendais bien se disputer, se menacer. Je leur criai de laisser ça tranquille, que ce n’était pas joli, à la vérité, de faire ainsi pour une bagatelle… Oh !… oh !… tro di bacco ! oh !… oh !… bête de vache…