Il poursuit, toujours à traire, les deux mains aux pis de la laitière, recueillant en un seau de bois leur jet abondant, le front contre le cuir roux de la bête :
— Le berger, en revenant de garder, avait trouvé la porte barrée. Il n’avait pu avoir son écuelle. Pensez s’il devait être affamé depuis le matin. Le vacher était descendu jusqu’à un masut, là-bas. Quand il est remonté, il a commandé au gamin d’aller faire provision de bois. L’autre a voulu atteler le char. Le vacher lui a défendu — qu’il n’y avait pas besoin de char pour descendre chercher une brassée de bois. Là-dessus, ils se sont contrariés. Le pâtre a reproché au vacher d’avoir barré la porte, pour l’empêcher de dîner. Et d’affaire en affaire : « Répète ça, je te fous quelque chose. — Oui, je répéterai. — Répète, je te fous… — Foutez voir… » Le vacher lui a foutu deux gifles… Ah ! tro di bacco !… Aux cris, je me suis levé, j’ai couru… Ils avaient effrayé les bêtes… Le vacher était par terre, le pâtre essayait de le relever… J’ai demandé :
— C’est une vache qui l’a mis par terre ?
— Non… c’est moi…
Je me suis rendu compte, en voyant la tête fracassée, et, aux pieds du pâtre, le pieu de fer qui sert à planter le parc :
— Ah ! canaille, tu as fait du propre ! que j’ai crié.
— Ah ! pauvre, je ne croyais pas lui en avoir tant fait…
Alors j’ai descendu prévenir, et il s’est laissé arrêter.
Le valet se lève, passe à une autre vache ; en même temps que lui, se redresse la selle comme soudée au derrière, la selle dont l’unique pied remue, s’agite en queue bizarre, battant l’air d’un va-et-vient brusque, à chaque pas.
Nous touchons au buron, une mauvaise cabane de pierres, recouverte de paille, maintenue par des liens et des pavés, un abri barbare, comme en construiraient, pour quelques jours, des nomades ; une odeur aigre et fade s’exhale de l’unique pièce où se fabriquent les fourmes, où gîtent le vacher, le valet et le pâtre.