— Quel brave mari tu ferais, Pierrou !
Surtout, il se rappelait la joie éclatante qu’elle avait manifestée de recevoir une quenouille comme pas une fille ne pouvait se vanter de posséder la pareille sur tout le parcours de la rivière.
Il l’avait taillée d’un buisson de mai, une épine, fine et forte, durcie au four, embellie de cuivres découpés, tout le manche creusé, fouillé, des oiseaux, des feuillages, avec son nom à elle, la Catinette, le travail patient d’un hiver, où il avait cumulé ses talents de fils de sabotier, de pâtre expert à travailler le bois pour se distraire, de montagnard inventif par tant d’heures inoccupées, — où il avait consacré toute sa pensée et toute la tendresse vierge de son âme…
Ainsi, peu à peu, le sentiment couvé tout un hiver, l’amour qui avait débuté par l’infiniment petit d’une fleur jetée, d’un rire facile, d’une phrase équivoque, progressait, emplissait le cœur de Pierrou, débordait de son être, bouleversait sa vie, éclatait en passion désormais invincible…
Comprenez-vous maintenant les raisons pour lesquelles Pierrou avait hâte d’hiverner ?
La montée aux burons, à l’avènement des jours tièdes, et, sur leur déclin, la descente, font date chez les montagnards. On accourt sur la route. L’aïeul se soulève du banc de pierre où, comme pétrifié, il s’immobilise, les après-midi, à s’imprégner, à faire provision pour le long hiver des suprêmes rayons de l’automne. Les femmes délaissent leur sempiternel tricot. Les enfants, pas rassurés, se drapent dans la jupe, le tablier maternels. Les fermiers saluent au passage les riches laitières reconnues :
— Oh ! la Rougeotte…
— Vois, la Grise…
Mais il y a du neuf : on dénombre les têtes dont le bétail s’est accru : des veaux, des génisses, venus au monde sur les plateaux déserts, qui s’effarouchent de tout ce monde… Le chien de berger va et vient le long de la colonne, les poils droits comme des pointes, les yeux ardents, harcelant de ses abois la caravane, mordillant les retardataires qui stationnent devant chaque grange, chaque cour, dans une reconnaissance lente des lieux…