Ce n’est rien aujourd’hui, paraît-il, cette vingtaine de personnes, dans cette auberge perdue aux extrémités de la Lozère et du Cantal.

— Il faut voir, des fois, qu’on ne sait plus où loger les gens…

Ah ! c’est fini de mon bel appétit de tout à l’heure !

Tandis qu’à mes côtés les dîneurs se félicitent plutôt de cela qui crée du mouvement dans Nasbinals, de ce va-et-vient quotidien de la souffrance, grâce à quoi ils bénéficient d’une pension, comme ils ne sont pas accoutumés à la rencontrer dans ces pauvres communes, je ne puis plus détourner mes regards du fond de la salle, de ces groupes mornes de douleur : cette vieille, les épaules couvertes d’un long châle, et qui n’a pas sorti les bras de dessous, à qui un grand gars fait avaler quelques cuillerées de soupe, gauchement ; et ce berceau, d’où s’échappe une plainte continue ; d’autres, silencieux, en prostration…

Pierrounet, le rhabilleur de Nasbinals, c’est, pour toute la contrée, celui qui guérit… celui vers qui s’élève la supplication, monte l’espoir dernier des malades ; celui devant qui l’obstinée confiance de toute une population fait appel des jugements les plus irrévocables, des condamnations implacables de la science…

C’est à Pierrounet qu’ils s’adressent, en dernier ressort, lorsque le médecin se récuse, avoue l’impuissance humaine en face de l’effroyable fatalité…

Tous vous affirmeront que Pierrounet triomphe où le savant échoue.

— Je traînais depuis des mois… J’avais consulté tous les médecins, vous disent-ils… Alors, je suis allé à Nasbinals, et Pierrounet m’a enlevé ça tout de suite !

C’est inouï, cette crédulité séculaire au don de guérir que la campagne prête à tel vieux berger, à telle vieille fileuse, — en somme, aux descendants du sorcier et de la sorcière qui furent bien aussi les inventeurs de l’art de soigner le corps, contre l’Église, qui ne s’occupait que de l’âme, qui furent les seuls médecins de tout le moyen âge, et dont tant et tant expièrent sur le bûcher le secret de leurs tisanes et de leurs baumes d’oubli !

Crédulité profonde qui se continue aux rhabilleurs et rebouteurs, à qui l’imagination populaire accorde de si mystérieuses puissances, et qu’aujourd’hui encore elle ferait volontiers arbitres du sort — comme le sorcier et la sorcière — « maîtres d’opérer la destinée… »