Mon Auvergne ! — souvent délaissée, — où je reviens toujours… Les morts se lèvent de toutes parts, et les rocs et les hêtres sont autant de formes que je crois reconnaître sous la brume qui les enlinceule… Là, j’ai promené mon enfance et ma jeunesse… Là, planèrent mes espoirs… Là, passèrent celles qui passent… Et ces petits œillets sauvages, décolorés par la saison, à peine plus gros qu’une goutte de sang, n’est-ce pas autant d’illusions fanées, qui ne refleuriront pas ?
La vie peut vous tresser les plus merveilleux bouquets — aucun ne vaudra la gerbe claire des vingt ans !
Bien des fois, dans une existence nomade, au Nord, j’ai cueilli le doux vergissmeinnicht ; au Sud, j’ai respiré les orangers de l’Espagne andalouse, et par l’Extrême Asie, à travers la forêt tropicale, les plus somptueuses orchidées lançaient leurs fusées de fleurs au-dessus de ma tête.
Mais qu’est-ce que les merveilles de l’Univers auprès des genêts les plus communs de la terre d’où l’on est sorti !
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Ainsi, j’écrivais, il y a vingt ans, — à quoi il y aurait trop à reprendre, aujourd’hui. J’ai changé, évidemment ; et l’Auvergne aussi ! Vingt années de plus vous mènent un homme aux confins de la vie. Et vingt printemps « de progrès » pèsent sur les épaules des Puys et des Plombs, contemporains de la création. J’ai changé ! Pas tellement, peut-être. Des pays encore ont passé devant mes yeux, des douleurs se sont entassées sur les joies, l’histoire du monde en folie s’est épaissie de sang, d’héroïsme et de deuil, — et, par les paysages de lave et de châtaigniers, me revoilà, avec le même regard, rajeuni, la même âme, reverdie, des rives de la Dore aux sources de la Jordanne…
Il y a seulement cette petite phrase : « Là, j’ai promené mon enfance et ma jeunesse » qui me taquine. J’abandonne « mon enfance », oui mais « la jeunesse » ! que j’enterrais, il y a vingt ans… Non, non, je n’efface rien. Je garde l’illusion rétrospective d’avoir été jeune, vingt ans de plus — où j’ai ajouté l’Auvergne et Au cœur de l’Auvergne, à la littérature régionaliste, — quitte à faire sourire, comme je l’éprouvai, respectueusement, ce jour de 1912, à Maillane, où Frédéric Mistral me dédicaçait une rare photographie :
« Avec Alphonse Daudet, en 1885, au Mas de Vers, dans une prairie de Camargue… à mon ami Jean Ajalbert, en souvenir de ma jeunesse…
qu’il situait donc à cinquante ans : il en avait quatre-vingts. Quel exemple, que la jeunesse n’a pas qu’un temps…
Quand même, je doute vraiment d’avoir à remanier cette préface, pour une réimpression qui se ferait désirer, comme celle-ci, près d’un quart de siècle encore.