Mais comme la commune et les hameaux dispersés ne comptent pas un millier d’habitants, Pierrouti a du temps de reste. Entre deux angélus, il court les environs du pays, dont il n’est pas une pierre qu’il ignore, pas un buisson qui ne lui soit familier. Dès le printemps, il sait les nids et le nombre d’œufs. En tout temps, il dispose d’un lièvre ou d’une truite, qu’il va prendre au gîte ou sous sa pierre, aussi sûrement qu’un autre cueille les fruits de son hort.

Pierrouti, c’est le pays tout entier qui est sien ! Comme il en a joui ! Non, il ne s’est pas fait de mauvais sang. Il n’a pas subi l’angoisse du paysan pour qui chaque mouvement du ciel est une angoisse. Il ne s’est jamais préoccupé d’où soufflait le vent que pour la chasse. Lorsque l’orage s’amoncelle, ou que la grêle crible la moisson, ou que l’écir, la tempête de neige, tourbillonne, il n’a d’autre ennui que de balancer la cloche, qui dissipe les nuages…

Oui, il a joui de la terre où il est né — en poète et en philosophe !

Pierrouti a goûté toutes les minutes de son existence et ne demanderait qu’à les revivre, sans en retrancher une seule. Il est satisfait de son sort. Il aime son village, et les émigrants ont beau conter qu’il en est de plus grands, Pierrouti ne s’en émeut pas. Il n’a pas désiré s’éloigner de plus loin que ne lui permettait son métier de sonneur. Il ne s’est jamais écarté qu’entre l’angélus du matin et l’angélus du soir ; il ne s’est pas lassé d’arpenter toujours les mêmes étendues tristes, les mêmes genêts bourrus de son canton ; ses yeux ne se sont pas fatigués d’être arrêtés presque tout de suite par les découpures du Plomb à l’horizon… Il est heureux, et c’est un peu comme son bonheur qu’il sonne, depuis tant et tant d’années, à toutes les aubes et à tous les crépuscules.

A vrai dire, peut être aussi que, s’il ne s’est pas lassé de cette servitude d’avoir à sonner régulièrement des cloches, ce qui peut paraître incompatible avec les goûts de liberté du braconnier, c’est que Pierrouti ne s’est pas du tout asservi à sa tâche, oh ! que non ! Il en a pris à l’aise. Quelquefois, Pierrouti a même absolument oublié de sonner. Mais personne ne lui en garde rancune. Le pâtre qui voit tomber la nuit, ou bien le laboureur qui voit pointer le jour, et qui n’entendent pas la cloche du matin, la cloche du soir, pensent seulement :

— Pierrouti n’o faito quaoucuno. Pierrouti en a fait quelqu’une… a fait quelque tour.

Cela lui arrive. Vous comprenez, Pierrouti est de toutes les fêtes : après un mariage, un baptême, la cérémonie terminée, le cortège n’est pas encore en route, que Pierrouti dévale de la sacristie, et de la même voix qui psalmodiait, tout à l’heure, les répons à M. le curé, entonne son répertoire, toutes les anciennes bourrées, au chant desquelles on danse encore dans la montagne, mais qui se perdent de jour en jour.

— Je vous demande, il leur faut toute une batterie de cuisine maintenant ! s’exclame Pierrouti, outré de ce que les violons et les cuivres commencent à supplanter la cabrette et le simple chant…

Pierrouti est de toutes les fêtes ! N’est-il pas naturel, lorsqu’il s’est un peu attardé, qu’il sonne un peu plus tard le réveil ?

Pierrouti prend le café avec nous. Il parle, il parle. Il veut des nouvelles de ceux qui ont déserté le pays, et que je dois connaître, puisque je suis de Paris !