Juste, la porte sonne, un client pénètre !
— C’est tout le jour ainsi… Dérangé à chaque seconde ! Et si vous saviez pourquoi ! Un sou de boules de gomme ! Et souvent pour rien ! Des renseignements à n’en pas finir ! Mille questions auxquelles il faut bien répondre ! Ça vous mange la vie ! Nous allons monter. Nous ne serions pas tranquilles ici. Ma femme gardera la boutique.
Deux étages au-dessus.
M. Rames m’introduit dans sa retraite, deux chambres qu’on devine jalousement réservées, interdites, qui tiennent du musée et du laboratoire, du musée par les collections alignées, du laboratoire et du cabinet de travail, avec ces brochures ouvertes aux feuillets fatigués, aux marges mangées de corrections, et ces godets où de la couleur est délayée, où trempent des pinceaux. Des cartes du sol et du sous-sol auvergnat sont étalées, saignantes comme des entrailles, aux gisements marqués de taches violentes, fraîches, des cartes que complète et modifie un minutieux et incessant labeur de découvertes.
A un clou, la gourde, le bâton, la blouse du chasseur de pierres.
Après avoir ramené un peu d’ordre sur sa table en désarroi, mon hôte, complaisamment, se prête à ma curiosité, décroche la faïence ancienne, les épées formidables, les lances ajourées comme la dentelle des fougères, me conte l’histoire de ses heureuses trouvailles de meubles, de bibelots, au hasard de vingt années de courses à travers le haut pays…
Puis notre attention va aux squelettes, aux petits blocs rangés sur la cheminée, sur les armoires, sur toutes les saillies, sur tous les rebords. Et comme, de roche en roche, on franchit une rivière, de l’un à l’autre des cailloux, exposés dans cet appartement, notre pensée passe à gué les âges et les mondes, jusqu’au bord du chaos, dans la nuit des temps…
— Dans la nuit des temps, a dit M. Rames, agenouillé devant les tiroirs où il conserve, soigneusement cataloguées, les archives de la création…
Je suis là, en écolier attentif, tout yeux et tout oreilles…