Lucien entendit les pas s’éloigner. Il était seul. Aucun bruit du dehors n’arrivait jusqu’à l’atelier. Comme un gardien de phare qu’on abandonne à ses pensées, il se trouvait enfermé au point de leur vie le plus sensible dont le rayonnement s’étendait sur tout leur passé.
Le store relevé découvrait le ciel enfumé. Mais le soleil de Gironde ruisselait sur les murs. Lucien allait lentement d’une toile à l’autre. Une fenêtre à petits carreaux voilée de verdure, entre des volets écartés, commença de réveiller en lui un monde de souvenirs. La lumière du matin à travers les feuilles suspendait sur la pierre des guirlandes d’ombre, une herbe longue posait sa fraîcheur au bas du mur. Cette fenêtre, dans la glycine de la Flaütat, il la reconnaissait ; et aussi, sous sa folle arcade de vigne, la porte cintrée peinte en gris tendre, qui était celle de l’orangerie ; des géraniums éclatants fleurissaient les marches, entre des pots vernissés de jasmins d’Espagne.
A travers ces visions revenaient à lui des odeurs d’été. Il s’assit sur un canapé, son chapeau entre ses genoux, et ne regarda plus rien qu’au fond de lui-même.
Il revoyait les vacances qu’il avait passées plusieurs années de suite chez les de Lagarette. Son père, qui allait dans les villes d’eaux, le laissait volontiers à ses vieux amis. Il arrivait, susceptible et un peu sauvage, souffrant de n’être nulle part vraiment à sa place. Puis, peu à peu, tout s’adoucissait… La maison, longue chartreuse ceinturée de lilas et de lauriers-tins, avec ses appartements au-dessus du chai, était imprégnée des odeurs du vin et de la campagne. Le matin, ses contrevents battaient sur du lierre humide, et l’immense paysage d’un bleu de mer fumait dans la lumière d’argent merveilleux. A ces moments-là, son cœur se gonflait, il se sentait rafraîchi, meilleur, prêt à ces belles choses que rêve la jeunesse et qui devaient être la revanche de ses premières humiliations. Lui, qui n’avait pas eu de foyer, il éprouvait la sensation d’une tendresse, d’une paix infinie. Ah ! ces réveils de l’adolescence, les claquements sur le péristyle de la tente en coutil rayé, la brise fraîche, les pêches enveloppées d’une buée glacée, et la grande journée devant soi, nappe de lumière et de liberté.
Ses yeux cherchaient, parmi tant de toiles, quelques coins de ce vieux domaine. Il en reconnut un, puis un autre.
C’était là qu’il avait rencontré Élisabeth enfant, ses longues tresses noires volant autour d’elle ; Élisabeth jeune fille en robe d’été. Elle l’étourdissait de gaîté, de vie, quand elle ne lisait pas des après-midi entiers, assise sur l’herbe, son chapeau jeté à ses pieds. Il évoquait le jardin plein d’endroits délicieux où partout se levait une image d’elle : la grande terrasse, en face du point de vue, flanquée de deux tourelles qui restaient d’un ancien château ; l’une d’elles, à droite, avait été arrangée en salon d’été, avec un canapé, des fauteuils de toile et quelques coussins ; une porte-fenêtre ouvrait sur un petit balcon de fer embarrassé de lierre, au-dessus d’un ravin que cachaient des têtes de pins. Aux heures brûlantes, qu’il faisait bon lire, dans cette poivrière d’ombre et de fraîcheur ; et aussi dans la grande prairie vallonnée, entre les racines saillantes des ormeaux géants, à cette place marquée par un banc de pierre d’où la vue plongeait sur le village et le petit port. Mais tant d’autres retraites faisaient ses délices, dans ces longues journées où il n’avait rien à désirer que s’étendre, se relever, transporter ses livres du péristyle nappé de soleil au mystère de la garenne où les sentiers semblaient des couleuvres glissant dans le lierre. Un bourdonnement d’insectes montait des fourrés. Mlle de Lagarette appelait ce vallon son petit Bagnères. Une prairie le surplombait, comme une terrasse verte en lisière de la feuillée, avec une échappée sur le profil blanc du coteau qui formait falaise et un pont lointain sur le fleuve.
… Tout cela si beau, si paisible ; par derrière, les plateaux de vignes, avec les arceaux réguliers des grappes pendant comme des pis gonflés : et, plus profonde que tout, l’impression de poser sa joue sur la vraie vie, la bonne vie de la terre chaude.
— Je suis très heureux, dit-il à Élisabeth qui refermait doucement la porte, il y a si longtemps que je n’avais pas vu tout cela…
Elle fit avec lui le tour de la pièce, s’arrêtant parfois sans parler.
— Attention, dit-elle, en montrant une marche. Une autre partie de l’atelier, en contre-bas, avec une grande armoire brodée de feuillages, des fauteuils paillés, formait une sorte de salon.