Ils parlaient maintenant du petit monde girondin où ils s’étaient connus. Élisabeth, se rappelant la mission que Mlle de Lagarette lui avait confiée, regardait Lucien attentivement. Pourquoi n’était-il jamais revenu ? Il se dérobait. Comment, sans se confesser entièrement, eût-il pu l’amener à comprendre quelles manières de penser et de sentir l’avaient isolé ? Orgueil, inquiétude, répugnance extrême à être jugé. Que dire quand il ne distinguait pas encore quelle idée Élisabeth se faisait de lui ?
Il avait levé les yeux sur elle : dans le jour cru du matin, elle lui parut vieille, le visage fatigué et le teint terreux. Elle portait une robe de jersey noir qui l’enlaidissait. Mais plus encore l’exaspérait cet air de gravité, de délaissement, sceau de tristesse imprimé sur toute sa personne sous lequel les palpitations de la vie étaient étouffées. L’heure du bonheur était-elle passée à jamais ? C’était de la folie. Lui, lui, à peine plus âgé, n’avait même pas commencé de vivre.
Il regarda sa montre, se leva et fit quelques pas dans l’atelier. Un désir de lutte l’enfiévrait : ce n’était pas la jeune fille de sa jeunesse qu’il avait aimée, Élisabeth au chapeau de paille, toute rieuse, d’un éclat, d’une exubérance qui le déconcertaient. A ce moment, il était trop jeune, tellement en retard sur le pas des autres… C’était maintenant que ses grands yeux profonds, encore élargis, enchâssés dans leur cercle d’ombre, l’attiraient mystérieusement.
— Ne restez pas trop longtemps ici, lui dit-il, comme elle se levait. Il faut vous détendre, vous reposer…
Lorsque Lucien n’allait pas à son bureau de rédaction, dans l’après-midi, il restait habituellement chez lui, lisant, tisonnant, corrigeant des notes. Ce jour-là, il déjeuna vite, but plusieurs tasses de café et marcha au hasard pendant des heures. Vers le soir, harassé, il poussa la porte d’un café. Les petites tables garnies de femmes comme des jardinières, baignaient dans le bruit et dans la fumée. Il monta l’escalier et se réfugia au premier étage, dans une salle presque déserte. Un seul couple, muet et attentif, jouait au jacquet. Il s’assit près d’une fenêtre, demanda du thé. La place du Théâtre-Français s’éclairait. Son regard flottait sur la fourmilière noire qui court on ne sait où, indéfiniment renouvelée et toujours pareille.
Les mêmes pensées, cent fois repoussées, le décourageaient : que pouvait-il offrir à Élisabeth qui valût la beauté de son jeune amour ? Quoi qu’il essayât, il serait toujours le second, celui que l’on compare à un plus heureux et dont l’orgueil souffre, blessé, vaincu, incapable de réagir contre la force immense du passé.
Cette salle de restaurant était semblable à beaucoup d’autres, avec des glaces, des boiseries blanches, des lustres à pendeloques, un tapis bleu de cendre, et de petites tables sur lesquelles des garçons, mettant le couvert, étendaient des serviettes propres. Il y avait sur un buffet des compotiers remplis d’oranges. Une rumeur d’orchestre montait du rez-de-chaussée.
« Qui sait cependant, ce n’est pas certain, se répétait intérieurement Lucien, en versant une seconde tasse d’un thé noir et fort qui sentait la drogue. Si courageuse qu’elle soit, elle est une femme, un être faible au fond dont le cœur peut tout à coup craquer. On en a vu d’autres. »
Le garçon enlevait le plateau du thé. Il resta un moment encore, les mains désœuvrées, essayant de reconstituer la journée qu’elle avait dû vivre : cet atelier rempli des visions de son petit pays, saurait-elle, à force de concentration intérieure et de volonté, le transformer en phare de rêve ? Sans doute en avait-elle déjà fait l’essai épuisant. Mais peu à peu, après s’être fatiguée d’objet en objet, avec l’illusion d’y puiser de nouvelles forces, elle connaîtrait le brusque retour aux choses réelles. Au milieu des plus beaux reflets d’une vie bien-aimée, comment n’eût-elle pas senti plus cruellement que l’image irrite le désir ? Le visage au fond d’un miroir n’est qu’une tromperie. Tout rêve se déforme. Seul demeure le cadre désaffecté du bonheur, le vide de la mort.
Il mit son pardessus, sortit, longea des magasins encore éclairés. L’avenue de l’Opéra était presque vide. Le froid qui mordait son visage lui faisait du bien. Sa grande faute, en toutes circonstances, avait été de céder aux événements. Cette fois, il voulait lutter. Un moment viendrait pour Élisabeth où l’œuvre de Georges et son amour même, dont elle doutait peut-être en secret, lui paraîtraient creux, enlaidis, stériles. Cette heure vient toujours. Comment la vie, chez un être jeune, ne triompherait-elle pas enfin de la mort ? Quel est le croyant qui, au fond de lui-même, une fois, mille fois, ne renie son Dieu ?