Il traversa un pont, regarda la Seine étincelante de lumières multicolores. Des fenêtres brillaient. Paris semblait une Venise nocturne parée pour les fêtes splendides de l’amour.
VI
Lorsque Élisabeth s’était réveillée, le lendemain de son arrivée à Paris, sa première sensation avait été la jouissance de se trouver chez elle. Son petit appartement lui restituait les privilèges de sa vie de femme. Le vide et le dégoût de la solitude reviendraient sans doute, elle aurait à souffrir « ces crises de noir » que la volonté même ne peut surmonter ; mais pour le moment, le bien-être de s’appartenir, et un sentiment plus insaisissable de nouveauté et d’imprévu la rajeunissaient.
Ce n’était pas qu’elle se laissât distraire du but vers lequel s’efforçait sa vie. Bien au contraire, il lui semblait tenir son cœur dans ses mains. Au milieu du bruissement continuel de la foule, dans ce Paris vaste et magnifique, si noblement ordonné autour de son fleuve et de ses jardins, un violent désir de beauté soulevait son être. Elle aussi, mystérieusement attachée à son âme, portait sa parure.
Le soir même, aux heures où un murmure d’amour et de plaisir s’élève de la foule, son courage ne faiblissait pas : en vain voyait-elle, à tous les coins de rue, s’écraser des bouches ; dans les voitures passer, comme un bref éclair, les faces unies. Quelle tentation eût pu l’effleurer ? Aimer encore, pouvoir aimer, c’était impossible ! Plus pieuse, elle aurait tendu uniquement vers l’éblouissante réunion en Dieu. Mais l’inconnu de l’éternité lui donnait une sorte de vertige sous lequel chancelait son âme. C’était dans ce monde, parmi les vivants de la terre, qu’elle essayait le rêve épuisant de faire régner Georges. Non point plus tard, mais dès maintenant… Est-ce que sa trace n’était pas frémissante encore ? Qui donc avait dit que la gloire est le soleil des morts ?
Cette espérance colorait sa vie d’un éclat qui frappait Lucien. Les préparatifs de l’exposition lui donnaient des prétextes pour la voir presque chaque jour. Il sonnait à toutes les heures : avant le déjeuner, elle le recevait parfois dans sa petite salle à manger décorée d’assiettes. Une large et basse soupière en vieux Saxe, au couvercle enflé, était accroupie sur une console.
Un matin où il dut monter chez elle de bonne heure pour lui apporter un renseignement, la table n’était pas encore desservie. Un soleil cristallin touchait, sur un napperon aux carreaux jaunes, la corbeille à pain, un morceau de beurre dans une soucoupe et la tasse vide ; un sucrier d’argent côtelé reflétait une petite primevère ; la chaise qu’Élisabeth venait de quitter était encore tournée vers sa place.
Il éprouvait toujours, à pénétrer dans l’intimité de sa vie, le même sentiment de crainte et de gêne. Combien le troublait cette sensation d’invisibles regards fixés sur eux ? Mais à peine paraissait-elle que ce malaise s’évanouissait : quand elle l’accueillait, lui tendait la main, tout rentrait dans l’ordre ; qui donc, à les voir ensemble, eût pu s’y méprendre, et combien sa simplicité mieux que les défenses le désespérait !
Le soir, il la trouvait dans son salon. Elle portait habituellement une robe drapée. Il y avait des fleurs dans les vases, des touffes sombres de violettes, un peu tachées par les boues grasses de la Flaütat dans lesquelles Mme Virelade les avait cueillies ; des branches de mimosa, coupées par Mlle de Lagarette dans sa petite serre, couchées soigneusement dans un fin papier, et qui défripaient leurs duvets écrasés par le long voyage. La province continuait d’envelopper la jeune femme de ses affections lointaines et de ses parfums.
Lucien apportait régulièrement des informations, des adresses. Ce garçon sauvage, qui détestait de demander le moindre service, écrivait dix lettres par jour. Il faisait des visites, téléphonait, ranimant pour les mettre au service d’Élisabeth toutes ses relations.