— Je ne suis jamais fatiguée. Les Lopès-Welsch m’ont envoyé une invitation. C’est pour vendredi… Je compte y aller.

— Chez les Lopès-Welsch !

Les arguments se pressaient sur ses lèvres pour la dissuader. C’était lui, lui, qui offrait de faire à sa place toutes les démarches. N’eût-il pas dû, au contraire, se féliciter qu’elle voulût rentrer dans la vie ? Un instinct l’avertissait que la solitude travaillait contre lui pour Georges. Il ne fallait pas qu’elle fût toujours seule. Elle avait une trop grande force de vie intérieure. Le monde oublieux et dur, qui va de l’avant, la lui rejetterait peut-être un jour, stupéfaite de son réveil et désemparée sur les débris de son idéal. On lui parlerait crûment de sa jeunesse, de sa vie à vivre. Les indifférents savent si bien porter des coups meurtriers. Cependant une répugnance profonde s’élevait en lui, s’exaspérait : il craignait qu’elle lui échappât.

— Pourquoi si tôt ? L’exposition est pour février.

Mais elle avait hâte d’engager la lutte : « Tant de choses échouent, qui mériteraient de réussir, pour n’avoir pas été assez préparées… »

En réalité, depuis son retour, une profonde sensation de solitude et de liberté ranimait ses forces. Malgré la brume et le froid, elle sortait plusieurs fois par jour. La rue, avec le mouvement perpétuel des gens, des voitures, les éclats multiples des enseignes lumineuses jaillissant le soir comme des feux de phares, dégageait une impression de vie fiévreuse qui la pénétrait. La vie du dehors surexcitait son désir d’agir. Dans les journaux, aux devantures des libraires, elle reconnaissait avec une poignante sensation d’envie le nom de jeunes hommes qu’elle avait connus. Le succès comblait les vivants. Tout était pour eux. Rien pour les morts ! Mais elle saurait, s’il le fallait, forcer l’attention, arracher à l’indifférence ce que le monde lui devait encore : la part de Georges. Et puis après… Non, après, après… c’était le trou noir, elle ne savait plus.

— M. Lopès-Welsch, expliqua-t-elle, quand il est venu pour le monument, n’a même pas parlé de Georges. Vous savez ce que sont ces hommes politiques, ils ne pensent à rien…

— A eux-mêmes, rectifia-t-il.

Il se résignait à ce qu’elle acceptât cette invitation. Sa volonté n’était jamais capable d’un long effort ; surtout il sentait que la discussion serait inutile : que pouvait-il tenter, pour la retenir, qui ne l’exposât à l’inconvenance ou au ridicule ? Son amitié, qu’Élisabeth acceptait si loyalement, ne lui donnait pas le droit !

Un moment encore, sa tête de philosophe mécontent penchée dans l’ombre, il dut écouter des plaintes irritantes : personne n’avait jamais compris Georges…