Les qualités de Georges, la valeur de Georges… Ah ! s’il avait voulu lui faire de la peine ! Mais il ne pouvait pas. Au moment où la colère s’élevait en lui, prête à crier : « Cela est faux, vous vous enfoncez dans une idée vaine », une pudeur morale le retenait. Georges avait été son ami. Tout ce qui était exalté, sincère, peut-être chimérique, lui inspirait d’ailleurs une admiration mêlée d’envie. Était-ce à lui de gâcher une si belle chose ?
Dans la rue, il se rappela que lui aussi avait reçu une invitation ; sitôt rentré, son chapeau encore sur sa tête, il bouleversa ses papiers pour la retrouver.
M. Lopès-Welsch habitait depuis cinquante ans, dans le faubourg Saint-Honoré, le premier étage d’un de ces hôtels que rehaussent encore des idées de considération et de luxe. Une grande glace, au bas de l’escalier, reflétait des banquettes de velours et des plantes vertes. La silhouette de Lucien apparut sur ce fond brillant et s’évanouit. Un autre invité, mince, élégant, montait derrière lui. Dans l’antichambre, un vieux domestique en gants blancs assénait des regards furieux aux dames qui ne finissaient pas de se préparer.
Lucien traversa une pièce au tapis épais, tapissée de tableaux. Des rideaux de peluche étaient tirés devant les fenêtres. Dans le grand salon très éclairé, quelques groupes se formaient autour d’un énorme piano à queue ; des robes claires de jeunes filles, du satin noir ; des colliers de perles sur tous les cous. Un jeune homme en smoking, l’air heureux et alerte, se détacha…
Lucien, en lui serrant la main, jeta un coup d’œil circulaire et se ressaisit : Élisabeth n’était pas encore arrivée.
Mme Lopès-Welsch, maigre, décharnée, les pommettes saillantes, ses yeux voilés par la cataracte baissés et fuyants, était assise sur un canapé. Lucien la salua, dit quelques paroles, sans que la certitude lui vînt d’être reconnu. Quelques messieurs, qui causaient entre eux, ne parurent pas le remarquer ; un israélite velu et voûté, la peau collée sur les tempes creuses, lui adressa un sourire froidement aimable.
M. Lopès-Welsch allait et venait, inclinait sur la main des dames de vieilles lèvres voluptueuses. Lucien le trouva blanchi, la figure flasque, ses traits sinueux comme détendus, les paupières molles sur des yeux glauques. Mais la voix avait gardé ses intonations caressantes : sûr de son charme, il continuait de faire la cour aux femmes comme un acteur qui répète un ancien rôle et ne doute pas de le tenir encore à la perfection. « Très content de vous voir », lança-t-il à Lucien, de ce ton affable qui laissait percer la plus complète indifférence. « Que préparez-vous ? » lui demanda-t-il un peu plus tard. Son air involontairement protecteur glaça le jeune homme en lui rappelant ses obligations. Mais la manière même dont cette question était posée lui ôtait sa présence d’esprit et les moyens de s’expliquer. Dans cette société, où la valeur des gens était cotée d’après le succès, la fortune et les services qu’on en peut attendre, comment eût-il rendu intelligible sa manière d’être ? Si une seule personne, dans ce salon, se souvenait encore de son livre, elle eût cru faire une concession d’amabilité en le rappelant. Combien il préférait d’ailleurs qu’on n’en parlât pas !
Tout à l’heure, dans la rue, revenu à un sentiment plus juste des choses, il se reprocherait comme son péché le plus humiliant d’être si sensible aux moindres contacts. N’était-ce pas, de sa part, une pitoyable faiblesse de conférer au premier venu le pouvoir de blesser ses nerfs ? En réalité, personne n’y songeait. Les salons s’emplissaient peu à peu de personnalités assez diverses. M. Lopès-Welsch, sénateur, financier, propriétaire d’un cru fameux, allié à la haute banque israélite, avait des attaches dans plusieurs mondes. Ce n’était pas chez lui un plan mais une fructueuse habitude d’être agréable. La vie politique lui avait appris qu’il n’est personne dont on ne puisse espérer, le moment venu, tirer un profit. Ce vieil habitué des scènes mondaines et parlementaires plaisait par ses prodigieuses ressources. Les gens qui ont dans le caractère des arêtes dures, se laissant eux-mêmes séduire par l’onctuosité brillante de son esprit souple, admiraient que ses arguments, au lieu de se heurter brusquement aux obstacles, eussent un mouvement vif et gracieux pour les contourner.
C’était son art de charmer ses adversaires les plus hérissés, de les assouplir, de les désarmer ; sa voix leur versait, à travers l’éternelle berceuse des louanges, ce goût des conciliations universelles qui faisait dire : « Ah ! ce Lopès-Welsch ! » Pour tant qu’on se méfiât de son bel air de violoncelle, on se laissait prendre. On ne résiste guère à un homme qui a des relations dans toute l’Europe, un inépuisable fonds d’anecdotes, des vins excellents ; et puis tant de charme personnel, une apparente négligence au milieu de combinaisons vivement poussées ou laissées en route et ce ton galant du mécène pour qui le dilettantisme fait partie du luxe.