Derrière Lucien, un gros homme chauve, congestionné, aux petits yeux bridés, racontait où il avait dîné la veille. Le nom de son hôte, d’une consonance étrangère, éveilla une faible rumeur : « Je le croyais en prison, » commença quelqu’un. Le reste se perdit. A ce moment, une sorte d’instinct l’avertissant, Lucien tourna vers l’entrée un regard anxieux. Son visage changea. Élisabeth, rassemblant sur ses bras nus les plis d’une longue écharpe aux franges soyeuses, s’arrêtait au seuil du salon.
C’était la première fois qu’il la revoyait en robe du soir. Elle lui parut plus grande, en velours noir, le haut des épaules d’une blancheur splendide, avec un air de royauté mystérieuse qui jamais encore ne l’avait frappé. Il imaginait, pour cette pénible rentrée dans le monde, un masque de pâleur comprimant les traits. Combien sa présence effaçait toute conception mesquine de son attitude ! Jamais elle ne lui avait paru plus naturelle, comme supérieure aux difficultés, dans cette situation pourtant si gênante de la femme qui reparaît seule. Il la regarda traverser le salon. M. Lopès-Welsch l’accompagnait. Les regards se fixaient sur elle. Un groupe se formait maintenant autour de son fauteuil : plusieurs personnes s’étaient levées, rappelaient leur nom ; des visages se penchaient sur sa main nue. Lui seul, qui l’avait saluée au passage, ne s’approchait pas. Il semblait que tous fussent, auprès d’elle, respectueux, affables ; la nuance de tristesse qui s’était peinte sur les visages, avec les premiers mots vagues de condoléances, s’effaçait déjà.
Il était évident que chacun se félicitait de voir reparaître une femme belle et veuve. Lucien se souvint des éloges que l’on faisait d’elle dès le début de son mariage, alors qu’il était presque d’obligation de la comparer à son mari pour en venir à dire qu’elle lui était supérieure à tous les égards. Les jugements mondains fondent ainsi, sur les qualités les plus dissemblables, des coefficients de valeur dont le souvenir ne s’efface guère. Maintenant que le mari n’était plus là, le tact voulait qu’on en parlât discrètement, avec l’intention de passer bientôt à d’autres sujets.
Le monde ne croit guère aux douleurs qui durent. Lucien remarquait dans les sourires, sur les visages, cette expression de détente qui suit l’accomplissement d’un devoir banal. Chacun revenait à son naturel. Un jeune homme beau comme un athlète, au front d’Apollon, incliné vers elle, n’avait même pas songé à prendre une attitude de circonstance. L’ignorance totale du malheur éclatait dans toute sa personne.
Lucien se pencha, pour la regarder, entre le dossier d’un fauteuil et la cheminée. Elle avait le teint un peu animé, la bouche souriante. Il se détourna, se pencha encore : cette fois, à travers un rayonnement magnétique, il vit ses yeux graves.
La soirée s’achevait. A côté du piano ouvert, une dame massive, en satin noir, qu’accompagnait un mince jeune homme penché sur sa flûte, chantait la cantate nuptiale de Bach. Élisabeth était assise à l’extrémité d’un canapé. Des ombres de fatigue creusaient son visage. A plusieurs reprises, son regard s’était de loin posé sur Lucien.
Lui, un peu penché, écoutait à peine. Les phrases graves et exaltantes ne le pénétraient pas. Jamais son visage n’avait reflété un état d’âme plus misérable. Le morceau fini, il se leva. La dame imposante, entourée et félicitée, ouvrait un grand éventail de plumes.
Devant la cheminée, un vieillard chauve parlait à mi-voix ; un homme d’une quarantaine d’années, mince, plat, distingué, qui avait une figure d’Ancien Testament dans un léger collier de barbe, l’approuvait des yeux : quelques mots arrivaient à Élisabeth… talent surfait… tel autre flûtiste était supérieur… Le plus jeune parlait longuement, avec des phrases de dilettante. Elle courbait la tête, le cœur brusquement envahi d’angoisse : que leur fallait-il ? Elle n’avait rien désiré, elle, de plus pur, de plus enchanteur que ces sons d’argent dont son âme frémissait encore. Et c’étaient les mêmes gens qui jugeraient Georges. Lui aussi, on le discuterait, le comparerait, avec cette sécheresse qui glaçait déjà son amour.
Le silence se faisait. Un morceau encore… Élisabeth regardait, sur le fond doré d’une console, un groupe de trois jeunes filles assises sur un pouf ; les robes se touchaient — bouquet blanc, lilas, vert jade — une figure riait de jeunesse, éblouissante, dans l’écheveau des cheveux légers. Élisabeth ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, Lucien s’était en silence rapproché d’elle.