Il ne s’efforçait plus que de la consoler, mais à la tenir enfin dans ses bras, sous sa bouche, toute blessée par lui, à boire ses larmes sur ses joues en feu, la stupeur du mal qu’il avait fait se fondait dans une farouche sensation de joie. Le démon obscur du désir, dans sa chair enivrée par la chaleur de cette autre chair, n’aspirait plus qu’à se rassasier. Son épaule se creusait pour la recevoir, pour offrir un repos à ce front d’errante. D’où venait pourtant cette impression d’un mort gisant à leurs pieds, entre eux, dont il ne pouvait se débarrasser ?
Sa bouche avait presque rejoint sa bouche, s’y appuyant et se retirant, pour revenir plus désespérément insistante comme un appel à ses sources vives ; elle le repoussa, avec faiblesse d’abord, puis avec horreur, et se redressant :
— Allez-vous-en… Allez-vous-en… J’aurais dû me douter que vous me feriez un jour tout ce mal… Qui vous a permis de venir, de parler ainsi ?
Et sur la porte, une dernière fois :
— Vous avez menti !
Le jour s’affaiblissait lentement. Qu’était-il arrivé ? Un moment d’exaspération, des mots cruels, irréparables. Maintenant il était parti. Élisabeth assise, prostrée, sa figure brûlante cachée dans ses mains, sanglotait de honte.
Était-ce possible ? Qu’avait-il fait ? Qu’avait-elle fait d’elle-même ? C’était elle qui avait aux lèvres cette brûlure, et dans sa chair cette blessure rouverte et inavouée. Combien elle détestait l’homme qui l’avait surprise : même rejeté, haï, méprisé, il l’avait tenue dans ses bras. Elle n’était pas sûre de ne lui avoir pas accordé, le temps d’une éternelle seconde, un consentement de ses forces obscures.
Lui aussi avait le droit de la mépriser. Elle, l’admirable, l’irréprochable ! Ah ! qu’il devait se venger par une joie féroce ! Il était de ceux qui n’apportent partout que la contagion du mal et de la misère. En avait-elle autrefois le pressentiment quand elle le fuyait, se détournant de lui, s’irritant de le trouver toujours sur sa route ? Mais pourquoi, imprudente, au lieu de se fier à cette première et sûre impression, s’était-elle prise à ses fausses promesses, à son amitié plus menteuse encore qui souillait de son venin jusqu’à la beauté de ses souvenirs ?
Elle se leva, fit quelques pas, retomba sans force. C’était ici, dans cet atelier… Ces petites toiles décolorées par le crépuscule, ces choses de son passé muettes autour d’elle, tout la condamnait. Mais c’était elle surtout, la femme qu’elle avait été jusqu’à cette heure, qu’elle n’avait pas au fond cessé d’être, qui se dressait pour lui reprocher de l’avoir trahie. Elle avait une chose admirable, son amour, la foi ardente en son amour, la pureté merveilleuse de sa vie entière. C’était cela, son trésor magnifique, qu’elle avait gâché ; c’était sur cela qu’elle pleurait, Ève inconsolable, par elle-même chassée de son paradis. Tant qu’elle avait eu ce trésor intérieur, elle était riche de toute la beauté qu’une femme peut posséder au monde. La laideur lui faisait horreur, cette déchéance intime et profonde que le monde ne verrait pas mais qu’elle aurait toujours sous les yeux, elle et son complice.
« Pourquoi, se demandait-elle, son menton pressé dans ses mains, pourquoi ne me suis-je pas fiée à moi-même ? » Quel abaissement de livrer ses doutes, ses inquiétudes, à celui-là même qui n’attendait que le moment de la perdre, en les exploitant ! La réponse avait fini par jaillir : « C’est moi, moi seul, qui vous ai aimée. » Comment osait-il ? Pouvait-il y avoir pour elle une insulte pire ? Mais elle l’avait bien attirée, par son insistance à le presser, à le questionner, comme pour lui arracher une preuve décisive et qui lui manquait. C’était à elle de garder sa foi, elle seule devait tendre jusqu’à l’héroïsme cette volonté de croire plus forte que tout, qui sauve magnifiquement et recrée l’amour.