Du moins il avait été bien puni, elle lui avait jeté au visage ce qu’il méritait. Qu’attendait-il de cette bassesse ? Georges ne l’avait pas aimée… qu’en savait-il ? D’où lui venait cette suffisance ? Ce n’était pas à un homme comme lui que Georges se fût confié, ni à personne. Quand même un mot malheureux lui eût échappé, qu’était-ce que cela ? On s’irrite, on parle, mais ces mouvements ne sont qu’en surface, étrangers au cœur qui leur résiste ou qui les dément. Ne comprenait-il pas, quand elle s’acharnait à l’interroger, qu’il n’avait qu’une chose à répondre, à cent fois redire, la seule chose profondément vraie : que Georges l’aimait.
« C’est un malheureux, » pensa-t-elle, en marchant dans la grande pièce enténébrée. Une force désordonnée ne lui permettait plus de rester en place. Les impressions les plus diverses se déclanchaient, instantanées et contradictoires, la soulevant de colère ou laissant retomber son âme dans une sorte de pitié pour lui et pour elle. Le poison que ses lèvres lui avaient versé continuait de circuler dans son sang fiévreux. Toutes ses facultés de souffrir s’y embrasaient mystérieusement. C’était bon pourtant, ces baisers presque fraternels, cette joue chaude qui pressait sa tête, cette sensation de pleurer enfin sur une épaule ! Pourquoi n’était-ce pas quelquefois possible ? Puis elle se rappela le frisson brutal… Elle ne pourrait jamais oublier cela, elle ne lui avait pas assez dit qu’elle le détestait.
Les moments de crise, en exaltant les forces à l’extrême, jettent malgré eux les gens dans l’action. Il leur faut, en dépit de toute prudence, se précipiter vers une issue. Élisabeth, étendue sur le canapé, les yeux fermés, essayait en vain de se reposer, de ne plus penser : l’idée fixe ne la lâchait pas, le désir harcelant de revoir Lucien, de s’expliquer coûte que coûte, une dernière fois.
Ce fut alors qu’elle fit cette chose qu’elle ne pourrait jamais oublier, qui lui parut à ce moment-là presque naturelle et dont le souvenir resterait en elle comme une honte : elle mit son chapeau, descendit, enfila des rues ; il pleuvait un peu dans la nuit tombée, de fines gouttes que l’on voyait briller près des réverbères. C’était elle qui montait dans le noir d’un escalier, s’arrêtait devant une porte, regardait la raie de lumière.
Mais lui, lui, ne devait jamais savoir qu’elle était venue, que sa main posée sur le timbre s’était retirée.
Un quart d’heure après, elle était rentrée chez elle, le cœur battant d’avoir marché tellement vite, étouffée de saisissement, poursuivie par la sensation d’être réchappée d’un danger immense.
IX
Personne n’était prévenu de son arrivée. Elle descendit du petit train. Les rails bleus luisaient dans l’herbe mouillée. Deux employés de la gare embarquaient dans le fourgon de grands « cartons » de lait bossués, posés sur le quai ; il y avait, tout auprès, de longues cages bondées de volailles dont les crêtes passaient entre les barreaux. Devant l’horloge, qui marquait sept heures et demie, quatre ou cinq personnes attendaient : deux vieilles femmes en caraco noir, une jeune fille qui portait un gros bouquet de violiers mauves et de giroflées.
Tous regardèrent, un peu étonnés, Élisabeth traverser le trottoir, la salle d’attente, son sac à la main. La boulangère, debout sur son seuil, ne comprenait pas comment l’auto ne se trouvait pas devant la gare. Il paraissait inexplicable que M. Virelade, toujours en avance, et qui se levait au chant du coq, ne fût pas venu bien avant l’heure attendre sa fille.
Les coteaux, vus à contre-jour, encore trempés d’ombre, s’enflaient et s’abaissaient sur la nappe azurée d’un ciel d’avril. Élisabeth, sans presser le pas, marchait sur la route fraîchement chargée, où les cailloux étendaient par places de râpeux tapis. Il lui semblait, au sortir d’un cauchemar, rentrer dans une vie merveilleusement claire, bienfaisante et calme. A Paris, elle avait à peine entrevu des bourgeons aux arbres ; ici le printemps avait éclaté, toutes les nuances du vert et du roux couvraient la campagne. Les vignes brillaient dans la lumière, les haies fleuraient bon la sève et l’amande amère, les vaches paissaient derrière les clôtures, la croupe noire d’un cheval de labour, suivie d’un homme butant aux mottes, les jambes écartées, s’éloignait dans une longue rège.