La vie ici, la vie si paisible… Ce paysage retrouvé, avec sa grande étendue de ciel, les verts frais des feuilles nouvelles et les coulées jaunes des iris décelant les fossés cachés. Elle s’arrêta un instant et se remit en marche plus péniblement. Une carriole d’épicier passa, cahotant son chargement entre des galeries de bois à l’ancienne mode ; des enfants, leur sac d’écolier en bandoulière, s’amusaient à lancer des cailloux le long des fossés, faisant s’ébouler dans les plantes d’eau la terre glissante. Puis il n’y eut plus qu’elle sur la route vide.
Elle tourna à gauche, ouvrit une barrière, s’engagea dans un chemin de propriété et fit le tour de la maison. Dans le jardin, la feuillée des marronniers formait une chambre verte infiniment douce, transpercée par une buée d’or. De petites jacinthes blanches s’égrenaient au bord d’un massif. Elle longea l’écurie, aperçut à travers les barreaux de la fenêtre le dos ensellé d’une grande jument grise. Un rosier grimpant tout échevelé s’enlaçait à une palissade qui couvrait le mur. Des poules aux pattes empêtrées de plumes grattaient le terreau.
Dans la vieille cour dallée, en pente, traversée par une rigole, un chat blanc pelotonné sur la margelle du puits la regarda passer. La mince fente de ses yeux ne s’élargit pas. Des seaux remplis d’eau embarrassaient comme toujours le seuil de la cuisine. Seconde, penchée sur l’évier, un bol dans ses mains, tourna la tête, faillit jeter un cri…
Mme Virelade, non plus, ne se doutait de rien. Elle était devant son armoire ouverte, déjà coiffée, ses cheveux gris disposés sur son doux visage, attachant avec une vieille broche romaine son corsage noir… un pas venait dans le corridor, se rapprochait, qu’elle n’osait pas encore reconnaître.
Dans sa chambre, Élisabeth retrouva le grand lit couvert de linge, de coffrets, de vases dorés, tout le contenu d’un placard qui avait été vidé la veille. Mme Virelade, le premier moment d’émotion passé, se plaignait qu’elle arrivât à l’improviste. Rien n’était prêt pour la recevoir. Élisabeth regardait le bandeau d’étamine rousse en haut des fenêtres, le mouchoir d’indienne indigo à grandes fleurs rouges qui couvrait une petite table. La commode, le verre d’eau, tout était en place. Du jardin montaient des bruits campagnards, le pas lent d’un cheval de labour passant, son harnais défait, devant la maison. Élisabeth s’assit sur le bord du lit, accablée par une fatigue qu’elle n’avait pas sentie tout d’abord ; et pourtant au fond de son âme s’établissait une extraordinaire impression de paix, la certitude d’être sauvée, revenue au port.
A la lassitude extrême des premiers jours, elle dut le repos, un lourd sommeil, et la sensation d’être tombée dans un vide immense. Mais la solitude n’était plus cette eau chaste où les souvenirs, en se reflétant, reformaient sous ses yeux un monde bien-aimé. Quoiqu’elle n’eût pas d’amour pour Lucien, le frisson brutal avait troublé le miroir paisible, remué une boue sous laquelle les pures facultés de son âme gisaient, étouffées. Était-ce possible, d’où revenait-elle ? Se pouvait-il qu’elle, Élisabeth, après toute une vie d’un amour unique, acceptât ce réveil obscur ?
A sa grande surprise, sa belle-mère, qui lui réservait de dures allusions, l’avait trouvée patiente et bien disposée. C’était comme si elle découvrait la force des vieilles disciplines, des dures contraintes, dont on n’a pas le droit de médire puisque leur armature remet insensiblement en place les vies cahotées. L’amour, rassemblant à ses yeux la beauté du monde, lui avait peut-être caché la vie véritable : à défaut du bonheur, n’était-ce pas quelque chose que la dignité, l’ordre de l’existence ?
Le mois de mai, le mois des lilas, des marronniers en fleur, des haies odorantes, ramenait une succession de jours lumineux. Les prairies dont le vent ridait l’herbe longue semblaient des lacs d’or. Trois matins de suite, le petit cortège des Rogations s’était enfoncé entre les talus de terre rouilleuse, dans les vieux chemins — cinq ou six enfants de chœur, un peu débandés, devant le curé ; l’arrivée dans une cour, un jardin mouillé, une charmille basse où attendait la petite table du reposoir, nappée d’une serviette, avec un crucifix entre deux bouquets, et un brin de laurier dans une soucoupe. Le curé bénissait la campagne ; les gens de la maison, inclinés sur une chaise de cuisine, faisaient leur signe de croix et se redressaient.
On parlait des récoltes qui s’annonçaient belles. Dans la longue carriole du commissionnaire, qui passait à la tombée de la nuit, s’entassaient les sacs gonflés de fèves et de petits pois. Du matin au soir, dans les cuisines carrelées, ou sous l’arbre même au milieu des vignes, des femmes « montaient » de grandes corbeilles de cerises ; peu à peu, dans l’épais diadème charnu, s’enchâssaient les rubis pressés ; c’était un art dans lequel certaines personnes étaient réputées, quelques jeunes filles, de vieilles matrones qui se disputaient sans arrêt. Les corbeilles, coiffées d’un mouchoir d’indienne à carreaux, que l’on tirait et épinglait comme un foulard, avec des oreilles, s’alignaient le soir devant les portes. On écoutait, croyant entendre au loin le grelot, le trot du cheval ; chacun reconnaissait entre toutes, au roulement des roues, la carriole du commissionnaire.