A Gueyte-lou, où Élisabeth montait plusieurs fois par semaine, régnait un bourdonnement de ruche affairée. Mlle de Lagarette, préoccupée de ses fèves, de ses petits pois, et aussi du mois de Marie pour lequel elle exerçait les chanteuses deux fois par semaine, n’avait pas un instant à perdre. Lucien, dont elle avait affectueusement demandé des nouvelles, passait pour le moment à un second plan. Quant à M. de Lagarette, à cette époque des grands travaux de la vigne, il vivait comme un commandant sur la passerelle de son navire, observant le temps, pronostiquant ; une invasion de mildiou, que personne n’avait pu prévoir, le bouleversait. Tout son personnel, brusquement retiré des autres travaux, soufflait sur les vignes un nuage bleu. Des cercles violacés sur l’herbe, au bord des fossés, indiquaient la place où les barriques remplies de sulfate de cuivre avaient séjourné.
Voilà ce qu’Élisabeth, quand elle arrivait, le cœur gonflé de ses vains tourments, trouvait dans le beau domaine aux allées sarclées. Il lui aurait fallu parler de Lucien, assouvir peut-être une secrète animosité. Mais Mlle de Lagarette, toujours accueillante, ne s’asseyait guère ; leurs conversations, entre le colombier Louis XIII dévoré de glycines et le potager, ruinaient toute espérance d’intimité. Et quand Élisabeth ne se serait pas tue, qu’aurait-elle pu dire qui ne la trahît pas ?
Un après-midi pourtant — c’était sur le banc de pierre entre les gros ormeaux, leur vue plongeait sur le village, le fleuve et le fond azuré des Landes — le découragement l’envahit. Un parfum de lilas venait de la terrasse. Pourquoi sa destinée était-elle de souffrir toujours ?
— Élisabeth, qu’avez-vous, s’écria vivement sa vieille amie, lui prenant les mains.
Dans son visage flétri et creusé, les yeux clairs répandaient une merveilleuse lumière de bonté. Elle avait la figure des femmes qui s’embellissent en pensant aux autres.
Élisabeth, la tête un peu rentrée dans ses épaules, comme quelqu’un qui voudrait s’enfuir, l’écoutait à travers un rêve : c’était à elle que l’on parlait des mystérieux desseins de Dieu frappant les meilleurs, de sa jeunesse, de son grand amour…
Elle sentit un bras qui l’enveloppait, une figure proche de la sienne, ses yeux se fermaient. Ne serait-ce pas le moment de dire, sans rien regarder, que la vie n’était pas cela… la beauté de l’âme, la rayonnante beauté intérieure, elle l’avait connue, adorée, perdue. C’était un temps merveilleux qui était fini. Ah ! qu’elle se voyait défigurée !
Un moment après, quand sa vieille amie la raccompagna dans une grande allée d’ormeaux d’où l’on apercevait le lit du fleuve brillant de lumière, Élisabeth frémit en pensant aux paroles qui avaient failli déborder ses lèvres.
Les jours suivants, dans la fin dorée de ces après-midi de mai où la lumière semble devoir ne jamais s’enfuir, Élisabeth entra dans l’église. Des seringas parfumaient l’ombre. Elle était seule. Longuement, la tête dans ses mains, elle laissait enfin remonter sa vie…