La fenaison commençait. A la Flaütat, où les travaux étaient toujours en retard, les nappes frémissantes de l’herbe haute prenaient la belle couleur brune des graminées mûres. Les paysans finissaient de faucher les bordures des vignes et les allées où s’embarrassaient les charrues. Puis la machine, dans un bruit de crécelle, s’engagea au milieu d’un pré comme dans une mer. Les femmes, un chapeau de paille sur leur foulard, maniant d’un geste allongé le râteau de bois, redressaient la jonchée à moitié sèche en longues vagues régulières. La campagne baignait dans le parfum des meules tiédies au soleil et des tilleuls bourdonnant d’abeilles. Toute la matinée, il n’était question que de « râteler », d’ouvrir les petites piles mouillées par la nuit ; le soir, sur le tapis rasé, au milieu des mamelons espacés, les faneurs affairés semblaient des fourmis.

Mme Virelade était occupée à remplir des bouteilles, des cruches de vin, qui fraîchissaient l’après-midi dans des touffes de vimes, au bord des fossés, à côté d’un verre renversé. Son mari, bon et généreux, qui détestait le soleil, fermait ses contrevents dès neuf heures, appelait les travailleurs de « pauvres bougres » et ne souffrait pas qu’ils manquassent de « quoi que ce soit ». La parcimonie de certains propriétaires lui faisait hausser les épaules. Quant à lui, pourvu qu’on lui affirmât que son vin était le meilleur de la commune, il eût distribué verres et frontignans indéfiniment.

Élisabeth, reprise par ces choses, sentait se reformer la douceur profonde de sa vie ancienne. L’orage qui l’avait secouée s’éloignait peu à peu. Les premiers jours, ne pouvant s’empêcher de penser à Lucien, elle le voyait errant, misérable, trop orgueilleux pour lui revenir, désespéré de ne l’oser faire. Ses défauts, qu’elle n’avait jamais remarqués, la frappaient avec plus de vivacité. Ses vieux amis avaient raison : c’était un garçon égoïste au fond, jaloux, incapable du geste qui répare. Elle avait eu bien tort de s’en inquiéter ; maintenant qu’elle était loin, il ne pensait plus à elle, il ne souffrait pas. C’était un penchant absurde de tout exagérer : à revoir les faits tranquillement, elle ne se trouvait plus si coupable, s’étonnait même d’avoir été remuée avec cette force ! Tant de trouble, un tel tumulte intérieur pour si peu de chose ! Qu’y avait-il eu, en réalité, entre elle et lui, des mots sans portée, l’énervement d’une heure ? Maintenant la page était tournée : il l’oubliait, elle était paisible. Le premier amour, son unique raison de vivre, ressortait des ombres comme le soleil renaît au matin.

Ce fut alors que le facteur, la rencontrant au jardin, tira de sa sacoche gonflée cette lettre de Lucien :

« Vous m’avez fui, Élisabeth. Je ne veux pas encore le croire. C’est trop. Je n’avais pas mérité cela.

« Pendant ce mois, je n’ai pas su. Je n’osais pas remonter chez vous, pas même passer dans votre rue. Pourtant, agité d’un pressentiment, je ne vous sentais plus autour de moi, il me semblait que tout était vide. Un soir, n’y tenant plus, j’ai pris la rampe de l’escalier. Je ne souhaitais que vous revoir, vous arracher un mot, mon pardon. J’ai sonné une première fois, très doucement, puis plus fort, plus fort, j’ai frappé… à votre porte d’abord, ensuite au-dessus. Mais il y avait un calme, un silence ! J’ai senti qu’aucune porte ne s’ouvrirait.

« C’est la concierge qui m’a appris que vous étiez partie. « Comment, m’a-t-elle dit, vous ne le saviez pas ? »… Je n’ai plus osé rien demander. Ce que j’ai souffert ce soir-là, dans les rues, chez moi, seul la nuit, j’aurais honte de vous l’écrire. Il me faudrait vous dire combien, vous appelant avec tout mon être, je vous ai pressée, suppliée, reproché de m’avoir réduit à ce désespoir.

« Vous ne vouliez pas entendre que je vous aime. Que devais-je faire ? J’avais attendu pendant des mois un regard, un geste, l’impression d’un fluide merveilleux s’échappant de vous, mais rien, toujours rien que distraction et indifférence. J’attends encore. Malgré votre visage, vos paroles violentes qui m’ont chassé, j’attendrai honteux, cachant mon injure, espérant l’impossible, le battement généreux d’un cœur que je sais capable de tous les pardons.

« Mais voilà que peut-être je vous blesse encore. Ne puis-je donc, en vous aimant, que vous faire mal ? Aurais-je dû me taire toujours ? Il fallait pouvoir, et maintenant même où votre départ me désespère, où je vous trouve si cruelle dans votre silence, mon amie, mon amie perdue, je doute encore si l’amère douceur de vous écrire ceci ne passe pas ce que j’ai jamais goûté de bonheur ?

« Que vous le vouliez ou non, il fallait bien, un jour, que vous me vissiez. Je sais, c’est un animal méchant qu’un homme qui souffre. Mais ne serait-ce pas moi qui aurais reçu la pire blessure ? D’autres vous approchent, Élisabeth, qui peut-être ne vous aiment pas. Moi seul, suis exclu. Me forceriez-vous de vous haïr ? Pourquoi, vous aussi, par pitié, ne mentiriez-vous pas ? Un seul jour, une seule lettre qui m’apporte un peu de bonheur ! Mais je ne parle que de moi, et tant de chagrin m’empoisonne que vous finirez par me détester.