« Acceptez ma nature, telle qu’il faut que je l’accepte, si égoïste, si ombrageuse, si nonchalante, et qui a déjà pu transformer en haine ou en dégoût de vraies amitiés… je n’ose dire de vraies amours ! Mais ne doutez pas, Élisabeth, qu’elle renferme aussi des coins meilleurs où certaines voix résonnent seules, ce qui est vrai, ce qui est beau, ce qui est passionné. C’est de ce coin que je vous écris.
« Je vous sens malheureuse, désemparée. Votre silence est dur comme un visage qui a pleuré. Pourquoi ? Qu’y a-t-il au fond ? Je ne sais rien. Je n’ai eu avec vous qu’une demi-intimité. Certains soirs vous m’avez révélé une douleur précise, une plaie. Et puis je n’ai plus su. S’avivait-elle encore ? L’entreteniez-vous avec passion ? Était-elle guérie ? J’ai pu croire tout cela successivement, à vos rares moments d’abandon, espacés de longs silences.
« Je sens si bien en cette minute que je vous connais beaucoup et très mal. C’est ma faute, je n’ai pas eu avec vous assez de courage.
« Cette fois encore, j’en dis trop, sans oser pourtant aller jusqu’au fond. Vous l’avouerai-je : le soir de notre dernière rencontre, toute la nuit, j’ai eu la folie de vous attendre. Un moment, il m’a semblé que vous étiez là, j’ai ouvert la porte dans l’obscurité. Mon cœur avait des battements fous…
« Ah ! comme vous m’en voulez de m’être jeté dans votre existence, dans cette construction idéale et brillante que vous sentez peut-être chanceler, enlacée par un grand vertige. Non, ce n’est pas moi seul qui la pousse, c’est tout le monde, c’est votre propre vie. Il m’a semblé, pardonnez-moi, en entendre les craquements. Pourquoi a-t-on dressé à la fidélité des temples glacés ? Vous croyez qu’on vous reprocherait ce qui vous semble un reniement, mais qui vous connaît, qui pense à nous ?
« Non, vous ne redoutez pas le monde ; vous, la loyale, vous, la sincère, vous pensez à lui. Déjà, sans doute, exténuée par l’immense effort de le ressaisir, vous lui offrez ma défaite et peut-être votre remords. « Le bonheur, c’était toi, lui dites-vous, le départ chantant de ma jeunesse, ce que nous avons amassé ensemble, un état de joie, de confiance, que je n’atteindrai plus. Maintenant tout est fini, il n’y a plus rien. » Élisabeth, qu’en savez-vous, c’est vous qui le dites ! Craignez qu’un jour vienne où vous rappelant mon appel, ce cri de mon cœur que fausse la distance, vous soyez tentée d’en douter.
« Mais j’écris trop. Il ne faudrait pas discuter, je ne voulais mettre que mes larmes. Mon amie, mon amie, si vous étiez là, vous laisseriez bien sur vos genoux, comme celle d’un enfant, ma face mouillée. »
L’ombre d’un gros marronnier défleuri, encore plein de pétales épais et charnus, tremble sur cette lettre. Le visage penché se relève, les yeux allongés se ferment, se rouvrent : où est-elle, que tout est paisible, et qu’il vient de loin, d’un autre bout du monde, ce cri amer !
Élisabeth est seule sur le banc de pierre. Entre un néflier et un massif de boules-de-neige, elle aperçoit, frémissante dans les vibrations de l’air chaud, la nappe du pré d’un gris métallique, que le soleil de midi blanchit.
Puis elle a marché longtemps, tête nue, sa tunique serrée d’un ruban flottant sur sa robe, dans l’allée criblée de sous lumineux. Les faneurs rentrant à une heure, leur chemise ouverte, l’ont aperçue allant et venant entre la maison et le bord de l’eau, comme quelqu’un qui n’arrive pas à user ses forces. La journée a passé, puis le lendemain, ses blessures saignent, écorchées par de petits mots collés comme des taons sur ses fibres vives. Qu’il s’acharne à lui faire mal, s’il en a le triste courage : elle ne répondra pas.