Le surlendemain, à la même place, une autre lettre lui fut remise :
« Rien, toujours rien. Que faut-il que je vous écrive ? Quelle rage me saisit contre moi-même, qui vous ai donné des raisons de me mépriser ! Je n’aurais pas dû, en une minute de folie, mettre mon cœur au-dessus d’un autre. Mais l’amour qui éclate vous tyrannise, veut tout plier et ne souffre rien qui l’égale. Pourquoi l’ai-je fait : orgueil, rancune, désir de briser ce trésor que votre cœur garde si profond. Les femmes, à ces moments, conservent des scrupules, des délicatesses qui nous échappent. Nous, les hommes, nous voyons trouble, les faibles surtout qui sont les pires violents.
« Vous voyez que je suis un triste orgueilleux. Je sais bien qu’il vous a aimée. Ne croyez pas que je lui aie porté ce coup dans l’ombre, d’une manière lâche, parce que nulle défense n’est plus possible. Combien de fois vous avais-je redit son talent, son charme, son cœur ! Un seul mot peut-il dissiper le souvenir de tant d’amitié ? Réfléchissez : n’est-ce pas vous, anxieuse, troublée, comme incertaine, qui me forciez presque à douter ?…
« Je sais, je devais lire au fond de vous-même, répéter ce que vous attendiez. Il eût fallu être un héros. Je n’étais qu’un homme qui vous aime. Maintenant que suis-je, un être méprisable qui a trahi son ami mort, ou plutôt qui l’a calomnié ? Mais, Élisabeth, moi qui ne suis rien pour vous, ou qui suis si peu, comment aurais-je le triste pouvoir de profaner un seul de vos souvenirs ? Vous comprenez bien que c’est impossible. Votre cœur, d’un battement, l’emporte sur moi.
« Je voudrais écrire cent fois votre nom, en remplir des pages. Élisabeth… Élisabeth… Est-ce que cet appel continu, tout le jour et toute la nuit, ne finirait point par vous arriver ? Je vais, je viens, je couvre de baisers vos mains qui m’échappent. Je vous vois sous de grands acacias en fleur. Ah ! si vous saviez comme je pense à vous !
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« Je crois vous entendre dire : « C’est Georges que j’aime. Lui seul. Aujourd’hui comme hier. Demain et toujours. Je l’aime. Je l’aime. Une femme comme moi ne change pas, ne recommence rien. Ne cesserez-vous pas de me tourmenter ? » Pourquoi, les yeux fermés, ne me laisseriez-vous pas vous mettre un bandeau ? Nous partirions, nous irions dans des pays que ni vous ni moi ne connaissons. Ne sentez-vous pas combien la vie au delà de nous peut être vaste et magnifique ? Ce ne serait pas la même chose. Il y a un autre bonheur…
« Si c’était votre foi qui vous attachât de toute sa force à une espérance idéale, combien, Élisabeth, je la détesterais ! Ah ! que je vous sens intimement chrétienne, chrétienne jusqu’aux moelles, dressée depuis des siècles au retranchement, au sacrifice, au mépris hautain de la chair. Vous vous efforcez vers une beauté surnaturelle, vous en avez le goût et la nostalgie ! Faut-il tout vous dire : c’est cela qui peut-être vous rend si précieuse, cette note perdue d’une grande espérance… »
Dans cette lettre qu’Élisabeth lisait en marchant, une seule chose lui apparut : l’aveu que Lucien faisait de son mensonge, sa réparation. Un enivrement de douceur et de pardon lui soulevait l’âme. Lucien, humble enfin, rassasiant son immense désir de foi et de vérité, lui redevenait infiniment cher. Comme elle l’avait attendu, ce retour de son amitié ! Plus que le remords d’avoir été faible, ce qui l’avait faite si dure, c’était le mot terrible « moi seul » qui humiliait son premier amour. Mais, sa lettre le criait, l’amère jalousie égarant son esprit lui avait soufflé ce mensonge. Il n’apportait aucune preuve. Sur cette confession de son ignorance, sur ces mots arrachés à sa sincérité : « Georges vous aimait », son âme délivrée triomphait de joie.
Mais à travers quelles souffrances ce cri suprême lui était venu ! Élisabeth… Élisabeth… Tout se découvrait en Lucien pour toucher son cœur de pitié, l’isolement, le regret, l’amour ulcéré, l’image de la vie qu’il eût souhaitée ! S’il avait été là, dans cette allée violette d’ombre, parfumée d’été, elle l’eût enveloppé de douceur, de consolations, comme on anesthésie le malade auquel sa douleur est intolérable. Elle aurait laissé sa tête sur son épaule, son front sur ses mains. Mais qu’y eût-il puisé sinon une recrudescence de son mal, puisque sont vaines les paroles dont on étourdit et charme la peine, et que rien, pas même le frisson possible de la chair, ne peut unir les cœurs séparés.