Non, elle n’était pas insensible. A une prière si frémissante, à tant d’amour, elle répondait de toute sa bonté « venez », « que pourrai-je » dans un immense désir d’apaiser des souffrances qu’elle connaissait trop. Que cette attente de Lucien lui faisait de peine ! Pendant plusieurs jours, dans son esprit libéré d’elle-même, les brouillons de lettres s’emmêlèrent pour se dissoudre dans la même impression d’inutilité.

Son visage apaisé, ses yeux graves répandaient une lumière voilée comme celle qui rayonne de certaines roses couleur de veilleuse. Lui mentir ? Mais on ne peut pas mentir toujours et tout vous trahit, jusqu’à la pitié, en qui l’amour discerne sa pire ennemie ! Si son dévouement allait jusqu’à la folie, si elle l’épousait, les yeux fermés, comme on s’immole, lui-même un jour, las de buter au mort invisible, se redresserait pour la maudire : « Il valait mieux me laisser… vous m’avez trompé ! »

Élisabeth… Élisabeth… La bouche qui avait jeté ce cri était douce, son baiser enfiévré d’amour. Lui seul, il eût su bercer la femme faible et désemparée qu’elle était à certaines heures. Mais cette femme, quoiqu’elle la plaignît, elle n’acceptait pas de s’y soumettre, il n’y avait pas une parcelle de son énergie qui ne refusât.

Élisabeth… une autre voix remonte du passé, l’enveloppe de son nom comme une caresse. Une voix qui l’enchante et la fait frémir. Élisabeth… c’était dans le timbre des résonances insaisissables qui semblaient venir des parties exquises de l’âme. Et elle se revoit jeune fille, muette, arrêtée sous une treille croulante de roses, écoutant de toute sa joie dans l’infini brûlant de son cœur.

X

Un vent chaud enlève sous le péristyle des journaux oubliés — ce vent brutal et sec de l’été, qui jette au visage des odeurs de terre et fait battre une grande voie trempée de safran sur la gabare écrasée de barriques, le pont au ras de l’eau, qui vire là-bas. Le fleuve est un étincelant chemin de lumière. Des montagnes de nuages d’un blanc d’argent, épaissis de mine de plomb, montent au-dessus des landes miroitantes.

La Flaütat a pris son aspect d’été. Les fenêtres sont aveuglées du côté qu’éblouit le ciel. La campagne plonge dans la vibration argentée du soleil, du soleil qui fend la terre et les contrevents, tarit les puits, boursoufle la peinture fraîche sur les vieilles portes. Les ombres portées sont d’un bleu épais. Un chien s’aplatit, la tête comme morte, les pattes allongées sur le pavé chaud.

Dans la maison, depuis le retour d’Élisabeth, une contrainte a pesé sans qu’on en parlât sur la vie journalière et sur les pensées. Il semblait qu’une question fût posée silencieusement. M. Virelade, mécontent, flairant le chagrin, couvrait de paroles brusques une vive inquiétude.

L’idée le hantait qu’elle repartirait et il en entretenait longuement sa femme, à l’heure du coucher, toutes portes closes, lui reprochant de ne jamais rien voir. Mais, en présence d’Élisabeth, il se taisait. Il y avait dans la gravité de sa fille, dans ce regard qui absorbait une noire lumière quelque chose qui le retenait de rien demander.

Quinze jours ont passé depuis qu’Élisabeth a commencé de répondre aux lettres qui se font presque quotidiennes. Une pitié vive lui a inspiré des mots d’amitié. Lorsqu’elle pense à l’isolement de Lucien, aux peines qu’elle lui cause, un profond désir la tourmente de mettre dans sa vie un peu de douceur. Quand une femme sent qu’elle possède, dans son moindre geste, un mystérieux pouvoir de bien ou de mal, la tentation est grande d’en user suivant sa nature. C’est l’erreur d’un cœur généreux de croire qu’il est bienfaisant en donnant un peu, en donnant même plus qu’il ne devrait. Il n’y a qu’une façon de répondre à l’amour : c’est de donner tout. Hors de cette vérité, ce qu’on essaie a le sort misérable des choses fausses qui ne peuvent créer que le malaise, l’amoindrissement et la douleur.