A la première lettre d’Élisabeth, Lucien a répondu par un accès de joie et la promesse qu’il se contenterait de son amitié. Mais, ce transport passé, il n’a pu contenir l’âpreté de son désir et ses exigences. « Pourquoi, lui écrit-il, ne reviendriez-vous pas à Paris ? Si vous vouliez vraiment que fussent effacés les souvenirs qui nous sont pénibles, vous ne mettriez pas tant de distance entre vous et moi. Vous êtes compatissante parce que je suis loin. Les paroles amicales ne coûtent pas à votre bonté. Mais vos lettres si chères, quand je les achève, me laissent plus triste, plus tourmenté, parce que j’y vois les barrières contre lesquelles mon cœur se débat. »

En quelques jours, par une progression inconsciente, ils étaient redevenus les deux adversaires, l’homme et la femme acharnés à se disputer le douloureux enjeu du prix de leur vie. La résistance d’Élisabeth exaltait en Lucien un désir inné de domination. Il lui semblait avoir à prendre une revanche. Peu à peu, oubliant les ménagements, il laissait déborder sa révolte et sa jalousie : « Vous ne restez en Gironde que pour vous envelopper de toutes les choses qui nous séparent. »

C’était l’obsession de Lucien que ce pays glorifié dans l’œuvre de Georges. Il revoyait Élisabeth sous les arbres, près de l’eau glissante, partout où se levaient des images de l’ancien bonheur. Le premier amour, il le pressentait, devait distribuer sa magie sur les souvenirs auxquels il ne pouvait de loin l’arracher. Chaque jour, chaque nuit, il avait l’impression aiguë qu’elle se reprenait davantage. A Paris, presque malgré elle, sa résistance peut-être eût faibli. Il sentait en elle des auxiliaires muets, dominés, qui, un moment ou l’autre, l’auraient emporté : l’ennui, les puissances de la jeunesse et surtout la chair prompte à défaillir qui choit en aveugle. Là-bas, au contact du foyer, de la vieille terre aux forces intactes, l’alliance profonde sur laquelle sa vie était établie la ressaisissait. Que pouvait-il ? Elle était hors de son pouvoir et comme enfermée dans un cercle enchanté où il ne la rejoindrait jamais.

Les lettres d’Élisabeth devenaient plus brèves : « Vous voyez que je ne saurais vous faire aucun bien. Ne m’écrivez plus. Vous n’aimez donc point votre œuvre, votre art, que vous consumez en pensées stériles des jours que vous vous proposiez de si bien remplir. »

Elle était étonnée que l’amour occupât un homme avec tant de force. Les angoisses, les tourments de n’être pas aimé, l’attente qui dévore, il lui avait jusque-là semblé que c’était seulement le lot des femmes. Georges, lui, passait en rêveur au milieu du monde : son œuvre, la lumière… La guerre même ne le détournait pas d’y penser sans cesse.

Parfois, après le dîner, elle faisait une longue promenade dans les prairies rases, tièdes encore et fendues par la journée d’août. Des prunes blessées s’écrasaient autour des pruniers tordus par les vents d’ouest. Elle marchait longtemps, tête nue, balançant d’une main son grand chapeau noir. Une force l’attirait vers le village tassé là-bas, autour de l’église. Elle prenait la route, poussait une grille : le cimetière était désert, avec ses cyprès, ses allées étroites envahies d’ombre, et tout contre le chevet rugueux, sous un grand rosier échevelé, la tombe de Georges.

Autrefois elle n’y venait que le moins possible. L’image de ce que la mort avait fait du corps bien-aimé lui était odieuse. Et puis cette dalle, cette porte rabattue, scellée par la croix, contre laquelle se brisait son cœur ! Elle avait horreur de cet enclos qui sentait le néant et la pourriture.

Maintenant elle s’asseyait sur la pierre tachée de lichens, le regard levé. Il lui semblait que Georges était bien. Sa tombe s’insérait au cœur même de ce petit pays qu’il avait aimé d’un amour qui ne se retrouverait peut-être jamais. Elle avait eu raison de le ramener. Et elle revoyait la campagne sinistre, hachée par la guerre, où elle avait été le reprendre. Il pleuvait. Les petites croix se touchaient toutes dans une boue crayeuse. Un village ruisselant n’était que décombres, avec des toits crevés, des gravats, des charpentes dressées comme des squelettes calcinés sur des murs croulants.

A présent, il avait pris sa place éternelle dans les paysages de son enfance, de son art et de son amour. Élisabeth entendait, derrière le mur du cimetière, des pas sur la route. Combien de fois, eux aussi, étaient-ils revenus au crépuscule, longeant l’enclos ruiné par le lierre. Maintenant, elle écoutait un bruit de sabots — des bœufs revenant, la démarche lourde, du travail des champs ; des voix devaient parler de quelque « façon » à donner aux vignes. Lui aussi pouvait les entendre. Son repos suprême était entouré de ce beau labeur de la campagne dont il aimait le rythme et l’utilité.

Les saisons se succéderaient, cycle enchanté de toutes les nuances, autour de son tertre. Les nuits lunaires, rêveuses et tendres, marquées de signes mystérieux, napperaient de blanc sa dalle penchée. A chaque printemps renaîtrait du sol, en longues coulées neuves constellées de fleurs, ce reverdissement des matins qui annoncent Pâques. Août inclinerait autour de lui les lentes journées chaudes, paresseuses, chargées de sommeil, qui sentent la prune et la pêche mûres. On lui porterait chaque dimanche les fleurs de chez lui — les roses éclatées contre les vieux murs, sur les rosiers mêmes noués aux toits et aux treillages dont s’éclairaient ses petites toiles. Ah ! qu’il était bien là, près du fleuve, dans l’air de son pays.