Le ciel se fonçait. Elle restait encore, jouissant d’être la seule qui fût venue, la seule fidèle jusqu’au sacrifice profond de sa jeunesse, alors que tous les autres qui entouraient Georges étaient retournés depuis longtemps aux choses quotidiennes. Un espoir l’envahissait qu’il pût la voir, solitaire comme la douleur. Combien lui paraissaient vaines les craintes qui l’avaient troublée : qu’importait qu’il l’eût aimée ou non du même amour qui la consumait ? Dans la vie telle qu’il faut la vivre, la plupart doutent, ne savent pas, ne possèdent jamais qu’une parcelle de la vérité. L’épreuve suprême est que l’amour, au-dessus de nos pauvres signes, doive établir son acte de foi.
Élisabeth, rentrée dans sa chambre, ouvrait un secrétaire d’acajou où les lettres de Georges étaient enfermées. Celles du front, discrètes, paisibles, n’avaient rien retenu des bruits de la guerre : « Nous commençons un grand voyage. Ne t’inquiète pas. Parle-moi de la campagne, de la couleur de l’eau. Je vois cela si bien quand je ferme les yeux. Que c’est loin… loin !… » Dans la marge, sur l’humble papier quadrillé, des dessins fleurissaient soudain, une branche d’arbre, la croix gonflée de voiles d’un moulin à vent juché sur son pied. Tout cela si tranquille et comme dégagé des passions violentes…
Mais parfois entre les images du passé et elle s’interposait un autre visage : celui de Lucien, brutal et fiévreux, fixant sur elle un regard qui l’hypnotisait. La nuit, elle rêvait qu’il l’avait étourdie de supplications, entraînée de force. Qu’avait-elle pensé ? Où la menait-il ? Se pouvait-il qu’elle ne fût plus la femme de Georges Borderie ? Et elle se réveillait, angoissée, en larmes, réclamant ce nom bien-aimé, comme ferait une reine dépossédée qui dans son cœur se sent toujours reine.
Un matin, une lettre lui fut remise qu’elle garda longtemps dans ses mains, puis, sans la lire, enfouit dans son sac.
Cependant Mme Virelade était surprise qu’Élisabeth prît aux travaux de la maison un intérêt qu’elle n’avait jamais montré. Le matin, descendant de bonne heure, elle s’inquiétait des vignes, des travaux, et s’installait pour coudre sous les arbres. Il semblait qu’elle s’efforçât de faire l’apprentissage d’une vie nouvelle.
Un après-midi, ayant aperçu Cadiche Rouquey sur le port, prêt à s’embarquer, elle mit vivement un chapeau de paille et le rejoignit. Il y avait près d’un an qu’elle n’avait pas été dans l’île.
La marée montait. La petite barque péniblement poussée par les rames, à contre-courant, avançait à peine. Élisabeth, les yeux éblouis par la réverbération d’une eau pailletée, avait l’impression de s’enfoncer dans le royaume de la lumière. A s’éloigner un peu de la rive, elle la voyait mieux… la maison, les arbres, les coteaux pâlis par l’ardent été. De tout cela, qu’elle avait respiré depuis son enfance, Georges avait composé pour elle un domaine d’art, de rêve et de poésie dont la nostalgie la suivrait partout. Il n’y avait pas de plus beau pays. Celui-là, inondé d’une jeune gloire, restait son royaume.
Dans l’île, la barque aborda près d’un ponton, rasant l’épaisse ceinture des roseaux craquants. M. Virelade, sous un bouquet de saules pleureurs, dominait des épaules un petit inspecteur des Ponts et Chaussées, râblé, ruisselant, s’épongeant le cou. Il énumérait, d’une voix passionnée, ses plans de bataille contre le fleuve : l’été précédent, il avait bâti un « peyrat », coulé des cargaisons de graves et de moellons, puis entrepris d’enserrer son île dans un rempart de poteaux de mine. Derrière les arbres, on entendait le bruit sourd d’un bélier frappant, par coups réguliers, sur les piquets qui s’enfonçaient dans la vase molle.
Élisabeth avait été s’asseoir dans l’ombre d’une oseraie, à la pointe extrême de l’île. Elle se sentait là dans un immense vaisseau de feuillage que les marées s’efforçaient en vain d’emporter, sans que se rompissent ses racines prises comme des ancres. C’était par des journées pareilles que son jeune amour avait éclaté. Silencieux, comme absent du monde, Georges éveillait en elle un chant dans lequel s’exaltaient ses forces de joie. Et elle se rappelle ses premiers baisers si légers, l’effleurant à peine, leur lente marche dans les prairies, son cœur émerveillé et ce mot qu’elle lui avait dit : « Je ne croyais pas le monde aussi beau. »