Longtemps elle resta, sous les feuillages engourdis, l’âme reprise par les images inoubliables. Les ombres et les doutes s’étaient effacés. Seul régnait, sur le monde clos de sa vie de femme, un rayonnement de foi merveilleuse.
Mais ses mains moites, cherchant un mouchoir au fond de son sac, ramenèrent froissée, déjà vieille, la dernière lettre de Lucien. Ce fut alors qu’elle l’ouvrit, avec une profonde sensation de force. Cependant sa bouche se crispa. Ses yeux glissaient d’une page à l’autre comme sur une chose brûlante qui lui faisait mal : quatre grands feuillets, couverts d’une écriture ronde et inégale, aux pleins épais, sur lesquels un vieux stylo avait craché. Puis elle revint aux premières lignes. Une sensation aiguë lui déchirait l’âme. Cette fois l’orage depuis si longtemps amassé éclatait sur elle :
« Les jours passent, Élisabeth. Je sens que vous m’échappez toujours davantage. Ah ! je pleure l’homme que j’eusse pu être si vous m’y aviez aidé.
« Je vous revois dans votre retraite pleine du passé, où vous vous défendez de regarder vers une vie nouvelle. Pardonnez-moi si je vous blesse : vis-à-vis de ceux que j’aime, je ne peux souffrir ni complaisance ni timidité. Voilà assez longtemps que j’ai vécu en face de vous dans une atmosphère de mensonge. Il faut que cela finisse. Jusqu’à ce soir, j’avais l’intention de vous écrire enfin la vérité ; ce soir, c’est un besoin.
« Ne croyez pas que je méconnaisse la beauté de votre attitude. Ce qui est admirable dans votre vie, c’est qu’elle est votre œuvre. Je pense que plus vous prendrez conscience de cela, plus vous vous sentirez forte et heureuse (je parle du bonheur intérieur de ceux qui ne vivent que pour leur âme). J’envie ceux qu’une idée transfigure. Les fous n’ont aussi qu’une idée et on les dit parfois les plus sages. Mais je préfère encore ma conviction intime qu’ils s’enfoncent dans une erreur.
« Laissez-moi vous l’écrire, Élisabeth : je continue de croire que vous vous trompez. Vous me dites aimer la vie dans « les efforts qu’elle réclame » et pour « ces souffrances mêmes qui sont les raisons de notre orgueil. » Ce sont là des mots presque hostiles pour moi, parfois même privés de sens ; je devrais dire incompréhensibles.
« Pour moi, j’aime la vie quand elle exalte mon esprit, ou mon cœur, ou mes sens — par élans, par flambées, et quand j’oublie la vie.
« Mais comment aimer les souffrances ? Comment me défendre contre les joies ? Je hais, j’insulte les premières, et lorsqu’elles m’envahissent, si j’essaie d’aller jusqu’au fond d’elles, c’est seulement par défection et en sentant ce qu’a de morbide ce goût de souffrir — et je veux aussi aller jusqu’au fond des joies, goulûment.
« Vous me parlez en chrétienne. Je vous réponds en irréligieux. La seule réalité pour moi, ce sont ces quelques années pendant lesquelles je serai jeune encore, et vous aussi, Élisabeth. Personne ne m’a jamais aimé de l’amour que j’ai poursuivi. Mais si je vous avais serrée dans mes bras, si je vous avais infusé tout ce qu’il y a en moi de désirs, cette passion de l’absolu qui m’a jusqu’ici dévoré en vain, savez-vous si le passé à cet instant ne se fût pas détaché de vous comme un linceul où vous ne deviez pas si tôt vous ensevelir ?
« Car la vérité, c’est de vivre. Ce sont ces baisers dont vous ne voulez pas, ce battement de cœur que vous étouffez, cette recherche ardente de l’être qui puise jusqu’au fond de l’être qu’il aime. Peut-être vous ai-je paru indécis, timoré, presque insignifiant ? C’est que les mots que vous m’imposiez n’étaient pas les mots véritables. Chaque fois que je vous ai quittée, j’ai eu honte du rôle auquel vous me réduisiez. Je me suis trouvé plus irrité, plus seul qu’auparavant. Quant à borner ma vie à vous entourer de protestations mensongères, je n’en ai pas la force : il me faudrait un esprit de sacrifice que je ne conçois même pas.