« Peut-être ne me pardonnerez-vous jamais de vous écrire comme je le fais ? Mais j’aime mieux vous perdre que de vous mentir. A vous dire ceci, il me semble que je retrouve l’estime de moi-même. Ne me parlez pas de noblesse dans les sentiments. Tout cela est faux ! Je ne suis qu’un cœur chargé de désirs qui hait ce qui est contraire aux lois de la vie.
« Si je vous fais horreur, ne me répondez pas, ne m’écrivez plus. Je préfère le pire aux formes vagues de votre pitié. Mon cœur n’en peut plus d’attente et d’indécision.
« Adieu, Élisabeth. Pardon, mon amie. Je couvre cette lettre de mes baisers. »
Un moment, elle resta assise, les yeux fermés, en proie à une agitation intérieure qui était comme un dernier sursaut de sa chair vaincue. Ce moment était dur, mais elle entrevoyait la rupture complète et l’aurore de sa liberté. Lucien, lui-même, de ses mains agitées par la jalousie, venait de rompre l’attache obscure qui les unissait. Son caractère, qu’elle n’avait pas su définir encore, se faisait jour à travers les lignes : sous des apparences de rêve et d’indécision, un si violent appétit de vivre ! Une négation si sèche de tous les scrupules ! L’avenir qu’il lui dévoilait n’eût été qu’aigreur et que luttes. Ne comprenait-elle pas maintenant qu’il voulait détruire jusqu’à l’ombre de son passé ?
« Il m’accuse, pensait-elle, de m’enfoncer dans une idée fausse. Mais cette idée me donne une impression de noblesse, de paix infinie. Lui qui repousse le sacrifice, il me demande celui de ce qui relève le prix de ma vie. Que veut-il de moi ? que je quitte ce pays plein de l’amour de Georges ; que je fasse confiance à sa nature qui me blesse… »
Les yeux d’Élisabeth se mouillaient de larmes. Elle, la femme d’un pur et admirable artiste, dont l’amour avait été en elle orgueil, plénitude de joie magnifique, elle aurait accepté de se dépouiller jusqu’au fond de l’âme ! C’était bien cela qui eût été pour elle méprisable et contre nature. C’était cela l’oubli des lois de sa vie…
— Tu es toute seule, tu voudrais partir, lui dit M. Virelade qui était arrivé près d’elle, son vieux « panama » baissé sur les yeux, par un petit sentier dans les vases séchées de l’oseraie, sans qu’elle l’entendît.
— Non, répondit-elle, je suis bien ici.
Elle étendit un peu sa robe pour lui offrir une place. De hauts panaches violets saignaient dans les herbes. M. Virelade, que le son de sa voix avait frappé, abaissa sur elle un de ces regards qui vont jusqu’à l’âme. En cet homme si intuitif, une grande lumière venait de se faire, la certitude que le danger latent était conjuré et qu’elle resterait. Sur son visage dévoré de barbe, un rayonnement montait, veloutant d’or ses profonds yeux bruns, ses yeux de père jaloux et sensible.
Il s’assit près d’elle, allongeant ses jambes nerveuses de campagnard. Le pantalon, maculé de cette boue épaisse qu’on racle au couteau, découvrait de forts souliers englués de vase. Tous deux, si semblables, le père et la fille, sentaient battre un cœur obscurément épris de choses magnifiques. Ils restèrent sans parler, gonflés d’une inexprimable confiance l’un dans l’autre, en face du fleuve.