Il se rapprochait peu à peu d’elle, attiré par ce beau regard profond et doré. Il avait l’impression de l’avoir à lui, de respirer son charme. Comme il l’eût aimée si la vie ne l’avait pas harcelé de soucis et d’humiliations, lui rappelant sans cesse que rien au monde ne pouvait en ce moment lui appartenir; il eût éveillé son esprit, ses goûts, choisi pour elle des fleurs et des livres; il lui aurait appris à savourer la vie, délicatement, dans ce refuge de silence où ceux qui s’aiment oublient tout le reste. Mais que pouvait-il attendre et promettre? Cette tendresse de jeune fille qui faisait si doux ses mouvements, il se reprochait comme la pire faute d’en élargir la source profonde. «Aujourd’hui, pensa-t-il, une heure encore, et puis ce sera fini. Il faudra que je sache ce que je veux faire.»

Au dehors, les réverbères étaient allumés. Une buée grise couvrait les vitres sur lesquelles coulaient quelques gouttes d’eau. Ils distinguaient confusément les tramways illuminés, les phares d’autos, qui dardent dans l’obscurité de grands faisceaux blonds. Cette trépidation de vie emportée faisait tinter parfois les verres rangés dans une petite armoire. Le salon baigné de lumière paraissait plus tranquille encore; les tasses étaient vides, la théière refroidie, des miettes de pain traînaient sur la nappe... Il lui prit la main:

—Vous êtes bien... Vous n’avez plus froid?

Elle ne voyait pas l’heure qui approchait, son retour solitaire dans la nuit d’automne. Un bien-être délicieux la pénétrait entièrement. Cette heure avec lui, c’était peut-être la plus intime qu’ils eussent goûtée. Elle avait une impression de foyer, de vie partagée. Un moment comme celui-là tous les jours, c’eût été si bon; et plus encore, des soirées entières, l’abandon total... Il y avait pourtant des gens qui s’aimaient ainsi, les rideaux fermés. Ceux-là ne connaissaient pas cet étouffement de l’heure qui passe... Toujours craindre, toujours se quitter...

Elle le regardait par-dessus les fleurs. Il prit un œillet et le lui donna, puis ils demeurèrent silencieux, les mains réunies, comme suspendus au-dessus d’un gouffre.

Dans la rue, la pluie avait cessé, un vent froid soufflait. Ils marchèrent rapidement sur un trottoir qu’éclairaient de grandes vitrines. Elle ne savait pas l’heure... Si le dernier train était parti, que ferait-elle? Il la sentait appuyée à lui, inquiète, oppressée...

Au coin d’une rue, une jeune femme très élégante ralentit le pas pour les saluer. C’était Mme Saint-Estèphe, les yeux brûlants sous sa voilette.

Sa vue donna à Seguey une brusque secousse.

Ils passaient sur le quai de Bourgogne. Gérard vit que Paule levait les yeux vers ses fenêtres, mais il l’entraîna; des ouvriers encombraient le trottoir, le bras de Seguey serrait celui de Paule:

—Venez... Venez...