La vie domestique de Mme Lafaurie était fondée sur des règles et des habitudes auxquelles il n’était même pas question de manquer jamais. C’est ainsi qu’elle rentrait de Belle-Rive à la fin d’octobre, quel que fût le temps et l’agrément qu’un bel automne répand souvent sur la campagne.
Pour les fêtes de la Toussaint, elle voulait se trouver «en ville».
Le 28 octobre, les habitants du Pavé des Chartrons purent voir aux fenêtres de son hôtel les stores relevés, une voiture de déménagement arrêtée devant la porte, et sur le trottoir des débris de foin tombés des caisses que l’on déballait. Les plantes d’appartement, rapportées la veille par le jardinier prenaient l’air sur le grand balcon renflé du premier étage qui s’étendait devant les six fenêtres de la façade.
A travers les vitres du salon, le David vainqueur de Mercié, tout en remettant dans le fourreau son épée de bronze, inspectait le cours presque désert sous les marronniers.
Le retour en ville était pour Mme Lafaurie un événement. Il lui fallait réinstaller la maison entière. Quand elle remettait le pied dans son escalier, sa figure sévère sous sa capote jetait sur toutes les choses le regard d’un inquisiteur. Les grandes glaces reflétaient une enfilade de salons blafards, les lustres et les candélabres ayant été emmaillotés dans des linges blancs et les meubles ensevelis sous des housses pendant tout l’été.
Son ombrelle à la main, elle désignait les objets et donnait des ordres:
—Comment, l’escalier n’a pas encore été lavé! J’avais pourtant dit... Où est Frédéric? La femme de ménage devait venir hier pour commencer le nettoyage.
La cuisinière interpellée se mettait à la recherche du domestique. Frédéric, vexé, le teint brouillé de bile, et qui avait encore son chapeau melon, voulait envoyer une des femmes de chambre répondre à sa place; mais les unes et les autres, réfugiées dans la lingerie, parlaient surtout d’aller à la foire et encourageaient dans sa résistance la femme de chambre de Mme Saint-Estèphe qui se refusait à comparaître. Le personnel, satisfait de rentrer en ville, mais mécontent des observations et du brouhaha, témoignait de ses sentiments en disparaissant dans toutes les chambres.
Mme Lafaurie, essoufflée, grondeuse, accusait ses filles de ne vouloir s’occuper de rien. Elles aussi redoutaient l’orage. L’expérience leur avait appris que leur mère ne permettait à personne de donner des ordres. Peu à peu, cependant, tout s’apaisait, l’eau ruisselait dans l’escalier, la femme de service tordait dans un seau ses gros linges gris. Mme Saint-Estèphe, relevant sa robe sur ses petites bottines, sortait vivement:
—Je vais prévenir le tapissier.