Elle refermait le châssis vitré, voulant paraître indifférente, mais troublée par l’attaque, mécontente aussi. L’idée lui vint qu’il était jaloux:

—Ce qu’il faudrait, c’est que chacun fit son ouvrage sans regarder les autres.

Il battait déjà en retraite, des phrases grondeuses entre ses dents. C’était malheureux tout de même de ne pas pouvoir dire ce que l’on voyait; et grommelant, secouant de colère mal étouffée sa petite taille cassée au milieu des reins, il enfonça de nouveau son bâton dans la plate-bande.

Une heure plus tard, un bruit de voix remplissait la cuisine: Louisa tirait de l’armoire un litre et des verres et Octave buvait avec les pêcheurs. Paule, retirée dans sa chambre, effrayée et découragée, pensait aux avertissements qu’elle avait reçus:

«Vous ne savez pas ce qu’il dit de vous. Des choses qu’on ne peut même pas répéter... Il faudrait un homme dans la maison pour qu’il se taise, quelqu’un de sérieux et qui en impose...»

Après tout cela, une lassitude l’envahissait, dans laquelle fondait le peu d’énergie que les derniers jours lui avaient laissée. Elle n’avait plus confiance en personne: Louisa, le vieil Augustin, tous lui paraissaient dangereux, contre elle, animés d’intentions qu’elle ne savait pas.

La veille, examinant dans le détail son livre de comptes, elle avait été effrayée devant ses dépenses. Il lui fallait payer tant de choses, impôts, assurances, gages des domestiques et des journaliers, et encore ce qu’exige l’entretien des terres, celui des bêtes, l’imprévu enfin... En regard de tout cela, les quelques affaires qu’elle avait faites, médiocres ou mauvaises: Pouley, après avoir laissé mouiller le foin, en avait acheté une part à bas prix; les vaches avaient cassé dans les prairies une rangée de jeunes peupliers. L’idée qu’elle pourrait se ruiner se présenta à son esprit. Mais, plus vivement encore, elle sentit d’autres dangers rôdant autour d’elle; certes, il était inquiétant de perdre de l’argent, d’en voir fuir chaque jour par des fissures qui s’ouvraient partout; il y avait pourtant une angoisse plus grande, celle de la solitude où le cœur bat seul, où l’esprit s’affole, et dans laquelle vos actes sont soupçonnés, épiés, dénigrés...

Se marier, elle ne pouvait encore s’y résoudre. Elle n’avait qu’un grand désir de tout laisser et de disparaître. Cette maison, ce domaine où sa fortune s’engloutissait, elle sentait que leur charge pesant sur elle était écrasante. Elle ne pourrait plus la porter longtemps. L’hiver allait venir avec ses jours mouillés, ses boues, ses eaux jaunes, et la mauvaise volonté de tous la réduirait à rester dedans, sans oser rien dire, dans la crainte d’aggraver encore une situation presque intolérable. Mieux valait vendre et se retirer, comme sa mère voulait le faire, dans un petit appartement où personne ne la viendrait voir. Ainsi, l’été prochain, elle ne risquerait pas de rencontrer partout, à l’église, dans le village, Seguey et Odette. Jamais plus elle ne reviendrait à Belle-Rive. En femme, elle accusait la jeune fille de lui avoir pris Gérard sans l’aimer, par méchanceté et par vanité. La tranquillité lui apparaissait comme le refuge après l’orage.

Deux jours plus tard, Paule sortait de la gare et prenait un tramway qui la conduisait au centre de Bordeaux. La pluie avait cessé, et les tentes déroulées au-dessus des trottoirs abritaient les devantures d’un chaud soleil d’arrière-saison. Les quais avaient leur physionomie coutumière, et les boutiques des cordiers, des marchands de voiles, pavoisées de bouées et de surouëts jaunes, répandaient une pénétrante odeur de goudron. A un arrêt, une bande de Brésiliens, débarqués de la veille, envahirent la plate-forme du tramway. Une des jeunes femmes, brune de visage, balafrée de sourcils immenses, jacassait sous un chapeau de jaconas blanc; avec sa robe de satin et ses fausses perles, au milieu d’hommes qui ressemblaient à des toréadors en voyage, on eût dit un oiseau des îles.

Paule descendit et marcha très vite sans rien regarder. Elle longea une des façades du Grand-Théâtre. La masse noble et magnifique, aux travées égales, haussée sur son socle, élevait au-dessus du port son rayonnement de beauté paisible. La fourmilière humaine, étalée à ses pieds, se répandait dans les grands cours, s’agglomérait sur la terrasse d’un café et envahissait l’entrée ouverte des beaux magasins. Cette animation paraissait à Paule aussi étrangère que si elle eût appartenu à un autre monde. Que tout dans une ville lui semblait aride, dénué de sens, et combien l’appréhension de rencontrer celui qu’elle ne voulait plus revoir lui était pénible!