Elle était lasse de heurter l’élan de sa jeunesse à des gens si différents d’elle, qui prétendaient donner à la vie des formes sans âme. Elle savait bien qu’elle devrait se marier. Mais cette idée, elle ne pouvait souffrir que la nécessité la lui imposât.

Que pouvait-on prévoir d’ailleurs quand il y avait dans l’avenir de si merveilleux hasards, un si grand mystère?

IV

Un malheur est comme une pierre jetée dans l’eau. Pendant plusieurs jours, dans le monde des amis et des relations, quelques ondes de sympathie courent à la surface. Mme Dupouy, qui vivait très digne et très retirée, ne donnant grand plaisir à personne depuis des années, ne pouvait laisser de profonds regrets. Néanmoins, pendant la semaine qui suivit sa mort, la société bordelaise répandit sur sa mémoire de justes louanges.

Plusieurs familles, aussi riches que considérées, et qui avaient un domaine sur le bord du fleuve, entretenaient l’été avec elle des rapports de bon voisinage. Dans ce monde de propriétaires et de négociants, quelques jeunes filles formèrent le projet d’aller voir Paule: Mme Lafaurie, avec une certaine pompe dans son obligeance, offrit d’amener un dimanche les bonnes amies en automobile; mais il y eut précisément cette semaine-là un match de tennis, puis ce furent des courses auxquelles on ne pouvait manquer d’assister. Le chagrin attirant peu, Odette Lafaurie se contenta d’écrire une lettre, les autres l’imitèrent. Toute cette jeunesse, se sentant en règle, fut débarrassée d’un malaise et n’y pensa plus.

L’affluence des témoignages de sympathie ne laissait à Paule qu’une impression de banalité et d’indifférence. Les mêmes mots revenaient sous toutes les plumes. Elle démêlait dans ces condoléances quelque chose de faux qui lui répugnait.

Dans le monde, elle paraissait timide et un peu farouche: c’est qu’elle avait souvent comme un don de seconde vue, une intuition immédiate des sentiments véritables. Quand Mme Lafaurie disait: «Vous êtes bien aimables d’être venues», le cher visage de sa mère prenait une expression discrète de contentement; mais elle savait, elle, que Mme Lafaurie se serait passée de leur visite et pousserait même peut-être, quand leur voiture s’éloignerait, un soupir de satisfaction.

Parmi les enfants, elle s’était toujours sentie seule, désorientée, n’ayant ni les mêmes habitudes ni les mêmes jeux. Les grandes personnes ne comprennent pas que le monde des petits a ses froissements, presque ses passions. Il ne pouvait y avoir de rapports entre une petite campagnarde et cette brillante Odette Lafaurie qui parlait anglais à sa gouvernante, changeait de robe pour le dîner, travaillait, sortait, et faisait de la gymnastique à des heures fixes. Elle, elle était une enfant choyée, couvée, qui avait le sentiment que l’essentiel était de s’aimer, de se consoler, de se taire mutuellement les peines.

C’était dans le monde des pauvres gens que son cœur se trouvait à l’aise.

Paule allait à Bordeaux deux fois par semaine pour ses affaires de succession. Ces jours-là, elle déjeunait de bonne heure et prenait le train de midi. Les anciennes locomotives, reléguées sur cette ligne peu importante, parcouraient en trente minutes les dix kilomètres.