L’étude se trouvait au fond d’une cour, dans un vieil hôtel du quartier Saint-Pierre, endormi, plein de silence, où habitaient autrefois près du palais de Lombrière les conseillers et autres robins, gens de savoir, respectés et graves, dont le pas faisait résonner de solennels escaliers de pierre. Leurs grandes maisons, dans lesquelles on ressemelle maintenant d’obscures savates, quand on n’y vend pas du fromage et des toiles à voiles, ont gardé quelque chose de leur majesté.
Les panonceaux de Mᵉ Gratiolet, sur un écusson rongé par les pluies, étaient aussi d’une ancienneté dont l’étude faisait sa gloire. La salle d’attente, enfumée, sombre, où le gaz brûlait du matin au soir, était tapissée de cartonniers verts, étiquetés et sales, dont les plus hautes rangées disparaissaient sous des épaisseurs de poussière. L’odeur de fumée et de vieux papiers soulevait le cœur.
En face de la banquette de crin où Paule s’asseyait, une cage vitrée avait été ménagée pour un caissier toujours absorbé. Des affiches roses, jaunes ou blanches y étaient suspendues, annonçant des ventes volontaires ou judiciaires, toutes consacrant quelque malheur de famille, le désastre d’inconnus qui avaient vu venir, au fond de quelque vieille maison délabrée, le jour où leur ruine serait publique. A côté était accroché un tableau qui donnait la liste des huissiers.
Au fond de la salle s’agitait une nuée de clercs, dissipés, bavards, attablés à des bureaux peints sur lesquels les paperasses étaient entassées. Le caissier, bondissant parfois hors de sa cage comme un forcené, faisait scandale pour imposer silence aux plus facétieux. C’était un petit homme à la face de bouledogue, rouge, coléreux. Sa furie passée, il épongeait longuement son crâne d’ivoire. Quelques houppes blanches y étaient posées comme des flocons d’œufs à la neige. Le premier clerc, au contraire, irréprochable, beau diseur, de mise soignée, semblait revêtu de la tête aux pieds du vernis spécial aux fonctionnaires de la troisième République.
De temps en temps, le notaire entr’ouvrait la porte capitonnée qui retombait après avoir engouffré un des habitués de la banquette noire.
Un jour, sur une affiche récemment posée, un nom la frappa: Château de Valmont. Elle eut une rapide contraction du cœur. Il allait se vendre, le beau domaine si bien placé en haut du coteau. Une figure se leva dans sa mémoire, celle de Mme Seguey, la plus aimable femme qu’elle eût jamais vue, et qui était morte l’année précédente dans cette jolie demeure Louis XVI. C’était une créole de Bourbon, veuve dès sa jeunesse d’un grand armateur, et qui avait gardé dans des jours moins heureux une grâce de fleur, des robes élégantes, un air de gaieté. Il y avait en elle une vivacité d’impressions qui touchait le cœur. Sa disparition laissait dans le pays un vide que personne ne pouvait combler, car nulle autre n’avait son charme, et cette façon de sourire, de marcher et de s’arrêter, de dire les choses ou de les laisser seulement entendre, qui donnait à tout ce qu’elle faisait un prix singulier. Dès qu’elle paraissait, avec ses yeux vifs et ses cheveux tordus sur son cou, il semblait que la vie ne fût plus la même.
Paule allait en visite à Valmont trois ou quatre fois pendant l’été. La voiture montait dans l’allée tournante, bordée de barrières allemandes toujours bien repeintes, entre les beaux arbres de la garenne qui répandaient une odeur de mousse et de champignons. Et tout en haut, derrière un immense cèdre, qui déployait sur une prairie ses éventails sombres, la maison apparaissait, délicate, nette et harmonieuse, avec sa façade renflée et les cinq marches du perron si douces à monter. Paule revoyait aussi le vestibule peint en gris clair, dont une natte recouvrait le frais carrelage, la salle à manger ovale, creusée de niches, dont les courbes dissimulaient de profonds placards remplis de vaisselle. Le salon était tendu de tapisseries dans lesquelles on voyait des princesses vertes aux colliers de perles, allongeant leurs jambes parmi des feuillages et de grands paons bleus. Et quand on regardait du côté des portes-fenêtres, le paysage de lumière était doux et clair, avec la coulée d’argent vif du fleuve et Bordeaux comme une nappe violette voilée de fumées.
Elle allait se vendre, cette maison qui convenait si bien à ses possesseurs. Qui donc avait le courage de s’en séparer? Elle avait le pressentiment que ce ne pouvait être Gérard Seguey. Il tenait de sa mère une appréciation trop juste de ce qui est parfaitement bien pour vouloir cela. Mais peut-être ne pouvait-il pas s’y opposer? Elle se rappela qu’il avait une sœur mariée à un officier de cavalerie qui s’était tué, d’une chute de cheval, dans un concours de sauts d’obstacles. On disait de lui qu’il avait fait de folles dépenses, et que Mme Seguey, à plusieurs reprises, lui avait assuré les moyens de payer ses dettes. Mais personne ne l’avait su de façon certaine: s’il y avait eu des secrets dans cette famille, ils avaient été bien dissimulés sous des apparences d’estime réciproque. Puis, brusquement, après la mort, une fissure se produisait dans cette façade de vie familiale; bien des suppositions pouvaient s’y glisser. Pour une nature comme celle de Gérard Seguey, ce ne devait pas être la moindre épreuve que l’attroupement des curiosités mondaines autour de son sort.
«Château de Valmont.» Ce nom représentait ce qu’elle connaissait dans la vie de plus délicat. Elle l’avait toujours entendu prononcer avec une intonation de respect et d’admiration. Mais, sur ce papier de couleur groseille, il ressortait avec une sorte de brutalité, comme si une grossière réclame en eût aboyé les syllabes et les eût jetées à la face de ceux qui entraient.
Ses réflexions l’absorbaient si profondément qu’elle n’avait pas vu la porte s’ouvrir sur un jeune homme, habillé en noir avec un goût sobre, qui avait fait signe au premier clerc qu’il allait attendre, et s’était assis sur une chaise.