Elle le regarda s’éloigner, réfléchit un moment, puis chassa de son esprit ce problème nouveau qui l’embarrassait.
Elle se promena au bord de l’eau. Le ciel était d’un bleu de mois de Marie. Un arôme indéfinissable noyait la campagne, cette pénétrante odeur de la vigne en fleur, que la brise déplace en entraînant comme des écharpes de parfum, que le soleil exalte, et dont les effluves baignent les feuilles de délices subtiles et presque secrètes. Paule avait l’impression d’une jouissance mystérieuse entrée dans sa vie. Le paysage resplendissait, tout trempé de lumière neuve. Il y avait sur le fleuve soyeux des barques menues et de petites voiles; une grande île, dans sa ceinture d’aubiers argentés, semblait un majestueux vaisseau de feuillage ancré au milieu du fleuve. Là-bas, à un détour de la nappe claire, Bordeaux mettait sur la rive gauche un liseré violet brodé de clochers.
Elle croisa des bicyclistes qui portaient sur leur guidon des bouquets de fleurs.
Ses yeux se tournèrent vers le coteau: au milieu des verdures fraîches, elle reconnut le cèdre de Valmont à sa masse sombre; par derrière, le soleil de mai éclairait un morceau de façade blanche.
A partir de ce moment, elle ne vit plus rien. Les allées et venues des promeneurs, l’attroupement d’une vingtaine de personnes sur une petite plage où deux équipes de pêcheurs, tirant à pleins bras, rabattaient le fond d’une seine, tout la laissait indifférente.
Si Gérard avait dû revenir pendant l’été, comme autrefois, dans son beau domaine, quelle douceur elle eût éprouvée à respirer le même air, à le sentir proche! Elle aurait eu l’impression qu’ils étaient ensemble. L’idée qu’elle ne reverrait plus le grand parc ombreux, le perron, lui semblait extraordinaire.
Vendre sa maison, c’était presque aussi affreux que de voir mourir.
Pendant ce temps, Pouley avait longuement fait le tour des prés, les mesurant de ses petits yeux et paraissant établir en silence des combinaisons, des calculs, comme si déjà il en était maître.
Il revint une seconde fois, puis une troisième.
Paule faiblissait, aux prises avec des difficultés qui s’enchevêtraient. Un de ses paysans avait eu le pied écrasé par une charrette. Juin s’annonçait capricieux. La nouvelle lune amenait une pluie fine, qui devenait à certaines heures plus serrée et plus abondante. L’eau ruisselait sur les tilleuls consternés, sur la vigne en fleur. Paule allait dix fois par jour dans le vestibule pour surveiller le baromètre: la colonne de mercure était basse et baissait toujours. Les paysans regardaient du côté de l’ouest, vers le «pied du temps» couleur de plomb; et ils répétaient: