Le défilé commençait déjà. La porte avait été ouverte à deux battants sur l’immense salle à manger aux boiseries brunes, que décoraient des faïences anciennes arrangées sur des étagères. Au-dessous des stores à moitié baissés apparaissait dans les trois fenêtres la vue du jardin.

Le thé avait été disposé sur une longue table d’acajou. M. Le Vigean, qui accompagnait Mme Lafaurie, lui fit plaisir en la remarquant. Lui aussi en avait une très belle, un peu plus foncée. Les tasses fines sur de la guipure, les belles pièces d’argenterie ancienne, toute une richesse délicate se reflétait dans ce miroir sombre. Un sucrier Empire, mince lanterne de cristal, dans une cage d’orfèvrerie, dominait le parterre des petits gâteaux. On entendit encore M. Le Vigean qui s’extasiait.

Devant les fenêtres, quelques groupes s’étaient formés, entre lesquels allait et venait la grâce alerte des jeunes filles. De petites phrases s’entre-croisaient: «Voulez-vous du thé?—Oui, merci.—Deux morceaux de sucre?—Non, un seulement.—Du pain brioché?—Attendez, je vais y mettre de la confiture.—Non, vous ne savez pas, laissez-moi faire.—Ce thé est trop fort.—Vous, madame, une seconde tasse?»

Un valet de chambre versait dans les verres un porto couleur acajou.

Paule s’était assise entre deux vieilles dames, moins isolée peut-être parmi les personnes d’âge que dans le mouvement de la jeunesse. Elle se sentait si étrangère à ce qui l’entourait! Les marques de politesse lui étaient à charge. A côté d’elle, les pâtisseries s’accumulaient sans qu’elle y touchât.

De l’autre côté de la table, une demoiselle couperosée, fortement serrée dans une robe claire, jetait des regards désespérés à des gâteaux au chocolat que personne n’avait eu l’idée de lui présenter. L’assiette, après avoir volé autour d’elle, était revenue se poser juste sous ses yeux. Mais elle hésitait, craignant qu’il fût impoli d’y puiser elle-même, comme le faisait pourtant Maxime Le Vigean, avec tant de désinvolture par-dessus sa tête. Ce débat intérieur gâtait son plaisir.

Une rumeur de conversation s’établissait, mais sourde, sans éclats, maintenue sur un ton très bas par l’éducation un peu formaliste dont l’aristocratie girondine a le grand souci. Dans cette Gascogne si profondément pittoresque, la haute classe réforme avec soin son tempérament. Elle se défait de l’exubérance, du rire même et du sans-façon, pour revêtir une froideur un peu apprêtée. La perfection mondaine y paraît plus artificielle que partout ailleurs, tant elle contient l’accent corrigé. On y devine les rectifications successives du langage et des attitudes. Il y règne le goût établi de ce qui est «neutre», par opposition à ce qui pourrait paraître vulgaire. Le désaccord avec les couches profondes de la race semble si complet que l’idée de supériorité en est renforcée.

Dans l’accord tacite de ces conventions, les jeunes filles seules gardaient leur souplesse, cette aisance que donne l’usage du monde, des habitudes d’élégance, la certitude de plaire et d’être jolies. Elles allaient de l’un à l’autre, essayant sur tous leur beauté. Le sentiment qu’elles avaient de leur grâce les enveloppait. Paule, à leur contact, prenait conscience de son sérieux de jeune fille seule, étrangère au monde, ne sachant rien de ce qui s’y dit ni de ce qui s’y fait, trop habituée aussi à réfléchir et à descendre dans ce qui est triste. Qu’auraient-ils pensé, ceux qui l’entouraient, s’ils avaient connu les difficultés dans lesquelles quotidiennement elle se débattait? Sa vie, vue à la lumière de ce milieu mondain, lui paraissait encore plus difficile et plus rebutante.

Au moment où elle se levait, Seguey se détacha d’un groupe et vint la rejoindre. Son cœur alors se mit à battre et ce fut comme si tout changeait au fond d’elle.

—Vous voyez, dit-il, je réussis enfin à vous retrouver.