Son regard gris, posé sur elle, l’enveloppait avec amitié. Une douceur brilla dans son âme, dissipant son angoisse la plus obscure, cette crainte de lui déplaire qui la tenait depuis son arrivée éloignée de lui. Son être engourdi par une sorte d’asphyxie morale recommençait de vivre.

—Vous ne dansez pas, lui dit-il, mais voulez-vous regarder danser?

Dans le salon, qu’éclairait la lumière finissante de l’après-midi, quelques couples allaient et venaient, reprenant indéfiniment une marche lente et cadencée. Il découvrit deux places sur un canapé et s’assit près d’elle. La musique paraissait à Paule étrange et un peu sauvage. Les mêmes robes toujours repassaient, des cheveux d’or pâle, une gorge plate presque transparente et veinée de bleu, des reflets de soie, une figure à moitié cachée par un grand chapeau. Elle remarqua, sans que fût troublée sa joie intérieure, le joli mouvement qu’elles avaient toutes pour se laisser prendre: un peu de la grâce des libellules quittant le feuillage où elles sont posées.

Quant à lui, Seguey, rafraîchi par cette nature neuve, il pensait que Paule ne connaissait encore rien du monde.

«Elle ne sait pas comme c’est compliqué».

Lui aussi se sentait las de cette journée. Depuis son retour d’Angleterre, c’était la première fois qu’il se trouvait mêlé à une réunion. Naturellement, parmi tant de gens, beaucoup avaient dit ou laissé entendre ce qu’un peu de tact aurait soigneusement commandé de taire. Il avait plusieurs fois senti sa ruine dans l’air, et autour de lui un désir mal contenu de condoléances. Mais il n’était pas de ceux auxquels la vanité distribue aisément ses consolations: la manière dont il écoutait certaines allusions les arrêtait net sur le bord des lèvres.

Néanmoins, la répugnance qu’il éprouvait pour toute laideur, physique ou morale, mêlait à cet état de défense un profond dégoût. Il gardait aussi l’impression qu’on lui avait trop parlé de sa sœur. Chaque fois, il avait cru sentir que son sentiment était guetté, et qu’une sournoise avidité faisait effort pour s’en emparer. Une appréhension augmentait en lui, que son esprit si lucide pourtant se refusait à analyser.

Au-dessus du fleuve, le soleil descendait rouge dans des brumes grises. Mais ses braises éparses sous les feuillages s’éteignirent soudain quand le lustre s’illumina.

Dans le salon ivoire, sous la couronne de pendeloques étincelantes, passaient et repassaient les couples unis; les jeunes gens—figures imberbes, faces glacées par la fatuité, masques vibrants de sentiments sourds—tenaient embrassées les robes flottantes; le grand garçon brun, aux yeux immenses, buvait l’éclat de beaux cheveux d’or; un autre dominait de toute la tête le chapeau de velours noir abaissé sur un teint de fleur, sous lequel apparaissait seulement la bouche très rouge d’un mince visage. Près du piano, un petit homme insouciant, joyeux, le ventre fortement dessiné dans un gilet blanc, fredonnait un refrain qu’on entendait mal.

Seguey sentait en lui une détente dont il jouissait. Paule se tournait fréquemment vers lui. Son visage un peu aplati rappelait la très ancienne souche paysanne. Mais elle lui parut embellie d’une manière extraordinaire: il semblait que son cœur eût recommencé de battre, son sang de couler. La jeunesse brillait dans ses yeux châtains. Son visage tout à l’heure éteint, sans couleur, était transformé par une expression de bonheur et de confiance; sa bouche, dans les rousseurs posées par l’été, avait l’éclat d’un œillet ouvert.