Il la regardait, étonné, ne pouvant douter que sa présence opérât ce miracle en elle. Entre Paule et la sécheresse du monde, il découvrait un contraste frappant qui n’apparaissait sans doute à personne d’autre. Il écoutait attentivement le son de sa voix et goûtait en elle cette nature profonde et sincère, si différente de toutes celles qu’il avait connues.

XI

M. Lafaurie, retenu à Bordeaux par une réception officielle en l’honneur du ministre de la Marine, arriva à Belle-Rive une heure avant le dîner. Il amenait un jeune peintre, Jules Carignan, qui lui était recommandé par un de ses amis. Il le présenta en entourant son nom d’affables louanges. Seguey, qui avait assisté, l’hiver précèdent, à la lutte pour la vie de ce néophyte, le regarda faire autour du salon ses saluts raides et respectueux. Puis personne ne s’occupa de lui.

M. Lafaurie était un homme de haute taille, élégant, de belles manières. Son sourire, qu’il avait très fin, venait se perdre dans un carré de barbe blanche extrêmement soignée. Il était le seul à promener dans Bordeaux, dès le matin, une fleur énorme à sa boutonnière; et cette fleur, qui sur d’autres eût éveillé quelques sourires, était acceptée chez lui comme la fantaisie d’un homme qui avait le droit de tout se permettre. Il donnait le ton, mais aucun de ceux qui le copiaient assidûment n’avait son aisance, sa désinvolture, et cette manière de porter avec une feinte négligence d’irréprochables costumes commandés à Londres. A la Chambre de commerce, dont il avait été président à plusieurs reprises, il avait reçu le roi d’Espagne, sans que rien en lui décelât l’enflure, avec la fierté d’un grand négociant qui parle au nom d’une grande ville. Dans des toasts qui émerveillaient ses admirateurs, il louait Bordeaux, reine de l’Atlantique, couronnée de pampres, et tenant dans ses mains comme un immense éventail ouvert ses routes marines. D’une vieille famille royaliste, il s’honorait d’un ruban donné à son grand-père, en 1814, par la duchesse d’Angoulême fuyant le retour de Napoléon; mais les temps nouveaux avaient mué sa fidélité en un scepticisme de bonne compagnie. Respectueux vis-à-vis de l’archevêché, il prêtait une de ses autos à Son Éminence. Son nom s’inscrivait automatiquement dans les comités. Mais rien de tout cela ne troublait jamais en lui le sens des affaires. Il l’avait avisé, agile, tenace. Quand une question le mettait en jeu, son visage de vieux renard magnifique s’éclairait soudain d’un regard fouilleur, aigu, insistant, dans lequel passaient les éclairs d’une intelligence vive et autoritaire. Les syndicats lui faisaient horreur, et il assimilait vaguement au socialisme toutes les initiatives sociales, même les plus bénignes.

Dès qu’il parut, les danses furent interrompues, le piano fermé. Il exprima ses regrets aux personnes qui se retiraient. Mais il retint à dîner M. Peyragay, venu à la fin de l’après-midi, et qui faisait à la jolie Mme Saint-Estèphe cette sorte de cour, mêlée de louanges et d’ironie, dont les vieillards qui ont toujours été parfaitement aimables ont seuls le secret.

Seguey, qui avait été passer son smoking, trouva, quelques minutes avant le dîner, Jules Carignan seul sur le perron. Il s’était assis sur une des rampes de pierre, à côté d’un grand vase fleuri de géraniums lierre. Le jeune peintre se jeta sur lui, avec l’avidité terrible d’un garçon gêné, qui n’a encore trouvé personne à qui s’accrocher.

Jules Carignan, dur et nerveux, évoquait l’idée du loup de la fable. Sa jeunesse, mal sustentée de vache enragée, devait cacher sous des façons timides un orgueil entêté d’artiste. Sa tête était ombragée d’épais cheveux ternes. Leurs mèches irrégulières se séparaient sur un front bosselé et proéminent, au-dessous duquel s’étranglait un maigre visage. Mais, tout au fond de leurs grottes d’ombre, les yeux brun-clair avaient parfois une lumière ingénue d’enfance. Deux sources de fraîcheur merveilleuse résidaient là, qu’aucune fièvre n’avait séchées.

Issu d’une famille extrêmement modeste, il travaillait à forcer les portes du monde de l’argent, le seul où l’on puisse espérer placer cette denrée toujours mal cotée, jugée de très haut, qu’est la peinture d’un débutant. Ce rôle de solliciteur lui était odieux. De la vie de l’artiste, il avait embrassé avec une ardeur passionnée les durs travaux et les privations; mais qu’il fallût encore plier sa fierté, mendier des appuis, c’est ce qu’il ne pouvait ni comprendre, ni accepter.

Ce garçon, si profondément psychologue en face d’un visage, portait dans le monde des naïvetés de jeune huron. Il continuait de juger comme il le faisait à l’École même, dans cette sorte de république idéale, rapportant tout aux seules idées de beauté et d’art. Qu’il fût, dans son petit monde d’artistes, ce que, depuis la guerre, on appelle «un as», Seguey s’en doutait; mais que sa vision molestât tous les préjugés, il en était sûr. Auprès des jeunes, c’est une chance de grand succès que d’être brutal; dans les salons, on risque fort de passer pour un malappris. Carignan avait cette naïveté de n’en rien savoir, et de croire aveuglément que la valeur s’impose d’emblée, même au mauvais goût ou au goût prudent. Dans une société où régnaient exclusivement des calculs de réserve, de modération, son âpre touche ferait scandale.

Seguey, appuyé sur l’autre banquette, l’écoutait parler. Il revoyait Paule s’éloignant, dans la petite voiture qui était vers sept heures venue la chercher. Il avait regardé le feu des lanternes se perdre dans l’ombre. Les impressions que lui laissait cette journée ne l’inclinaient pas à l’optimisme, mais à une vue des choses toute réaliste et désabusée.